Mon amie Luce est partie

Dans la foulée de l'abandon de la programmation... (Spectre Média, Maxime Picard)

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Dans la foulée de l'abandon de la programmation professionnelle au Théâtre Centennial de l'Université Bishop's, la directrice Luce Couture a tiré sa révérence, vendredi. Plusieurs collègues et amis sont venus la saluer à l'occasion de sa dernière journée de travail.

Spectre Média, Maxime Picard

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<p>Steve Bergeron</p>
Steve Bergeron
La Tribune

(SHERBROOKE) Mon amie Luce Couture est partie. Hier était sa dernière journée de travail, après une trentaine d'années de dévouement au Théâtre Centennial de l'Université Bishop's. Une retraite dont elle se serait bien passée. Je suis certain qu'au lieu de tirer sa révérence, elle aurait préféré vous mitonner encore une belle saison de spectacles pour 2016-2017.

Luce Couture est partie, mais nous étions heureusement une trentaine hier à lui dire merci pour sa ténacité, son flair artistique et ses réalisations, qui ont permis aux Estriens de s'ouvrir à de nouvelles formes d'art, de repousser leurs frontières, de découvrir la nouveauté.

Mais Luce Couture part et ça me renverse à quel point personne ne bouge. Je ne m'attendais évidemment pas à un piquet de manifestants postés avec des pancartes et des tentes au milieu du campus lennoxvillois. Mais j'espérais à tout le moins un petit soubresaut ministériel, un semblant de communiqué, une réaction de député...

L'entendez-vous, le tonitruant silence de notre gouvernement dans cette affaire?

*****

Mon amie Luce est partie et c'est la démocratie qui mange une claque.

Maintenant, c'est vous que j'entends : «Comment ça, démocratie? Qu'est-ce que ça vient faire là-dedans? Où est-ce que tu t'en vas, Bergeron, avec tes skis?»

La démocratie dans le sens où Albert Camus, Tocqueville et plusieurs autres la concevaient : que ce n'est pas la tyrannie de la majorité mais la protection des minorités...

Les minorités, ce ne sont pas juste les handicapés, les communautés culturelles, les homosexuels, les anglophones au Québec et les francophones au Canada... Ce sont aussi ceux qui, au lieu du hockey, du country et de La voix, apprécient des formes d'art moins populaires, comme la danse contemporaine, le jazz, la musique du monde, le classique... Des formes d'arts qui ne remplissent pas les salles, mais dont le Centennial avait fait sa spécialité. Ce qui en faisait le diffuseur estrien le plus avant-gardiste... et celui qui courait le plus de risques.

Généralement, quand quelqu'un court plus de risques que les autres, on ne lui retire pas son soutien : on lui en donne davantage.

Malheureusement, personne au gouvernement ne semble avoir vu ça. Pourtant, prenez le Granada, le Centre culturel ou le Vieux Clocher, demandez-leur de retirer tous les humoristes, les chanteurs pop et les Dîner de cons et de les remplacer pas des quatuors à cordes, des sextuors de danseurs et des trios jazz... Ensuite, observez les auditoires fondre.

*****

Pendant toutes ces années, Luce Couture aurait pu changer la vocation du Centennial. Inviter Louis-José Houde plutôt que Marc-André Hamelin, Marie-Mai à la place d'Emilie-Claire Barlow, Alain Morisod au lieu de Louise Lecavalier. Elle ne l'a pas fait, notamment pour ne pas «vampiriser» les salles voisines, et parce qu'elle acceptait le rôle de défricheuse.

Mais notre gouvernement n'a pas vu ça non plus. Il n'a même pas vu non plus que, d'un côté, il finance un organisme du nom de La danse sur les routes du Québec, pour aider les compagnies de danse québécoise à se produire en région, et qu'avec la fermeture du Centennial, ce sont six ou sept spectacles de danse professionnels qui disparaissent d'un seul coup ici. Est-ce qu'il pensera à rebaptiser son organisme DSRQSE (La danse sur les routes du Québec sauf l'Estrie)?

Bref, il y aurait eu de très nombreuses questions à poser au député de Sherbrooke et ministre de la Culture et des Communications Luc Fortin. Je ne mets pas en doute son épuisement professionnel, mais Dieu que son congé maladie, survenu trois jours avant la nouvelle, est mal tombé!

Je vous parle du gouvernement depuis tout à l'heure, mais l'Université Bishop's, même si elle n'est pas responsable des compressions budgétaires, se lave quand même les mains un peu vite. On ne peut pas accepter de financer une programmation culturelle pendant 30 ans et déclarer que ce n'était finalement pas dans le mandat de l'établissement le jour où les fonds viennent à manquer. Si la diffusion de la culture n'incombe pas à une université, à qui alors? Qu'on ait alors le courage de reconnaître qu'une équipe de football n'est pas non plus dans le mandat d'une université, mais qu'on ne la coupe pas, elle, parce qu'elle apporte des étudiants.

*****

La retraite de Luce, heureusement, n'en sera pas vraiment une. Tous ceux qui la connaissent vous le diront : une femme qui a tant d'expérience en diffusion culturelle est une véritable mine d'or. Vous entendrez encore parler d'elle, et bientôt. La résilience des gens de culture est fascinante.

Mais alors qu'il soutient quand même bien la création, peut-être notre gouvernement devrait-il maintenant s'interroger sur la diffusion et l'accès à la culture. Car à quoi sert de financer les créateurs si les salles pour les découvrir ne sont pas soutenues, se vident et disparaissent?

P.-S. Pour être totalement transparent, j'ai eu des contrats d'animation au Théâtre Centennial de 2009 à 2015. J'y ai volontairement mis fin en septembre dernier lors de ma nomination comme chef des pages culturelles, pour ne pas prêter flanc à des accusations de conflit d'intérêts.

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