N'ayons pas la malhonnêteté intellectuelle de comparer la Place des congrès à la célèbre place Rouge. Elle n'a ni le parcours historique ni les charmes architecturaux de la carte postale de Moscou qui, comme le Vieux-Québec, figure sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.
La Place des congrès n'est qu'un ensemble assez commun d'espaces locatifs. Sauf que, parce que le bureau de circonscription du premier ministre Jean Charest s'y trouve, des milliers de carrés de tissu doivent la colorer de rouge au cours de la semaine prochaine.
Le Service de police de Sherbrooke a déjà installé un centre opérationnel dans le pourtour de ce périmètre chaud, en préparation des rendez-vous annoncés.
« Lorsque le premier ministre Charest a récemment été reçu à l'hôtel de ville, nos coordonnateurs étaient installés dans un édifice adjacent pour suivre tout ce qui se passait. Vous ne les avez jamais vus. Ils seront aussi discrets la semaine prochaine. Pour nous, il est impératif d'avoir un centre de coordination sur place afin de pouvoir sentir la foule, pour observer l'évolution de son comportement et prendre les bonnes décisions au bon moment «, confirme le directeur du SPS, Gaétan Labbé.
Des renseignements stratégiques gardés secrets pour éviter d'exposer les acteurs collaborant avec les policiers à de possibles représailles.
« Nous n'anticipons pas de comportement délinquant et nous ne voulons pas en provoquer non plus. Soyez cependant assurés qu'il n'y aura pas d'improvisation. Tout aura été analysé à l'avance : le dispositif pour assurer la sécurité des commerces et de leurs clients, les moyens à prendre en cas de débordement, les aires d'évacuation ou de confinement, etc. «, raconte M. Labbé.
En mars 2005, lors d'une manifestation qui avait réuni 3000 personnes à Sherbrooke à l'invitation de la Coalition de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante élargie (CASSÉE, devenue la CLASSE), les policiers avaient réussi à contenir la foule. Une poignée de participants avait tenté de franchir les barrières de sécurité, mais elle avait été rappelée à l'ordre par d'autres manifestants sans que les forces de l'ordre aient à s'interposer.
Dans le présent conflit, la CLASSE affiche une position plus radicale et le comportement imprévisible de certains de ses militants nourrit des appréhensions quant au déroulement de la manifestation de lundi. On verra bien.
Quant au rendez-vous de mercredi, c'est en nombre qu'il pourrait poser un défi aux autorités policières. Certaines informations laissent croire que cette manifestation pourrait regrouper trois fois plus de participants qu'en 2005. La Fédération étudiante de l'Université de Sherbrooke (FEUS) refuse de s'avancer là-dessus.
« Tant que nous n'aurons pas un décompte complet du nombre d'autobus qui convergeront vers Sherbrooke, des projections ne s'appuieront que sur du vent «, véhicule prudemment l'attaché de presse de la FEUS, Guillaume Raymond.
Les locataires de la Place des congrès ont reçu un avis écrit du propriétaire les informant de possibles perturbations au cours de ces deux jours. Suggestion leur a été faite de libérer certains stationnements afin de prévenir le vandalisme.
La Sûreté du Québec assure la sécurité du premier ministre dans tous ses déplacements sauf que le Service de police de Sherbrooke est maître d'oeuvre sur son territoire. Les « verts « sont en appui aux « bleus «. Cette agitation sociale occasionne des déboursés importants pour les Sherbrookois.
« Au quotidien, nous gérons avec les mesures que nous jugeons essentielles, en essayant de tout prévoir, et en recherchant le fragile équilibre entre « le juste assez, et pas trop «. Il n'y aura toutefois pas de surprises pour mes supérieurs parce que je les tiens informés. Une fois la tempête passée, nous comptabiliserons tous les coûts et, sans qu'il y ait de cachettes, nous rendrons des comptes en toute transparence aux citoyens. Cela ne me pose aucun problème «.
Bon an, mal an, le SPS verse plus d'un million de dollars en temps supplémentaire à ses membres.
« Des déboursés en grande partie liés au remplacement de congés, de vacances ou pour défrayer les coûts d'enquêtes d'envergure et urgentes. La souplesse que nous avons obtenue dans la dernière convention collective nous permettait d'escompter des économies, car nous pouvons maintenant recourir à des policiers temporaires pour les affectations de nuit. Comme nous sommes en début d'année financière, cette marge de manoeuvre pourrait nous permettre d'absorber les dépenses supplémentaires sans dépassements budgétaires. Je ne peux l'assurer, mais c'est l'objectif poursuivi «, assure M. Labbé.
Ce dernier précise que le territoire n'est jamais laissé à découvert.
« On ne pourrait pas demander aux préposés au 911 de répondre à un appel d'urgence en disant qu'on va s'en occuper après une manifestation. Nos patrouilles de quartier restent en place. Nous suspendons par contre les activités de prévention et nos dix policiers de la division de la sécurité des milieux sont affectés aux secteurs perturbés «.
Un budget de 31,6 M$ a été octroyé en 2012 au Service de police de Sherbrooke. S'il y avait des dépassements pour contenir les débordements, la particularité de la « place rouge « suffirait-elle à obtenir de Québec une compensation semblable à celle que réclame la Ville de Montréal?
Ne me dites pas qu'il faudrait à notre tour aller manifester!