L'Afghanistan salue le maintien de l'armée américaine sur son sol

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Donald Trump, revenant sur une promesse de campagne de «quitter l'Afghanistan», a ouvert la voie lundi à l'envoi de milliers de soldats supplémentaires - jusqu'à 3900 soldats selon le Pentagone - tout en accentuant la pression sur le Pakistan accusé d'être un repaire d'«agents du chaos».

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Mamoon DURRANI
Agence France-Presse
Kandahar

L'Afghanistan a salué mardi la décision du président Donald Trump de maintenir, voire renforcer, la présence militaire américaine sur son sol, mais les talibans leur ont promis en retour le «jihad» et un «nouveau cimetière».

«C'est un jour historique pour nous. Aujourd'hui, l'Amérique a montré qu'elle était avec nous, sans limite dans le temps», s'est réjoui le président afghan Ashraf Ghani lors d'une visite aux troupes à Kandahar, berceau des talibans afghans.

Aux talibans, M. Ghani a lancé: «vous ne pouvez gagner cette guerre. Les portes de la paix et de la négociation vous sont ouvertes».

La veille au soir, M. Trump a solennellement dévoilé sa stratégie très attendue pour l'Afghanistan, où l'armée américaine est engagée depuis 2001.

Opérant une volte-face par rapport à de précédentes déclarations, il a expliqué qu'un retrait précipité créerait un vide qui profiterait aux «terroristes», d'Al-Qaïda comme du groupe État islamique, mais il est resté avare de détails. Il a aussi sommé le Pakistan voisin de cesser d'«abriter des criminels et des terroristes».

Son secrétaire d'État Rex Tillerson a précisé que les États-Unis étaient prêts à soutenir des pourparlers de paix entre Kaboul et les talibans «sans condition préalable».

Mais sans surprise, les talibans se sont montrés peu enclins à rendre les armes ou à négocier.

«Tant qu'il y aura un seul soldat américain sur notre sol, et qu'ils continuent à nous imposer la guerre, nous continuerons notre jihad», ont-ils menacé. Comme pour joindre l'acte à la parole, les rebelles islamistes ont revendiqué un tir de roquette ayant visé l'ambassade américaine à Kaboul tard lundi.

Sacrifices immenses

Le Pakistan, cloué au pilori par M. Trump dans son discours pour sa tendance supposée à «abriter des terroristes», a répété mardi qu'il n'en était rien et qu'il avait lui-même consenti des «sacrifices immenses» dans cette lutte.

Le chef de la diplomatie Khawaja Muhammad Asif a indiqué avoir exposé mardi à l'ambassadeur américain à Islamabad «la perspective du Pakistan et son désir de paix et de stabilité en Afghanistan».

Il souhaite aussi vivement «travailler avec la communauté internationale pour éliminer la menace du terrorisme», a-t-il affirmé.

Sur la défensive, Islamabad a reçu le soutien de son voisin et proche partenaire Pékin.

Le Pakistan «a fait de grands sacrifices et a apporté de grandes contributions à la lutte contre le terrorisme», a déclaré la porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, Hua Chunying.

L'Inde, rival nucléaire du Pakistan dont ce dernier cherche à contrer l'influence en Afghanistan, a de son côté répondu positivement à l'appel du président américain à une plus grande implication dans la résolution du conflit afghan, assurant partager «ces inquiétudes et ces objectifs».

Dans son discours, M. Trump avait estimé que «le Pakistan a beaucoup à gagner en collaborant à nos efforts en Afghanistan. Il a beaucoup à perdre en continuant à abriter des terroristes». «Cela doit changer et cela va changer immédiatement!», avait-il lancé.

Le mois dernier, le département américain de la Défense avait déjà suspendu 50 millions de dollars d'aide militaire, jugeant qu'Islamabad ne faisait pas assez contre le réseau Haqqani, allié des talibans afghans longtemps considéré comme lié aux services secrets pakistanais.

Pas de hausse spectaculaire

Sur le terrain, M. Trump a donné son feu vert au Pentagone pour le déploiement d'un maximum de 3900 soldats américains en plus des 8400 actuellement présents en Afghanistan au sein d'une force internationale comptant au total 13 500 hommes, selon un haut responsable américain.

Si une telle hausse n'est pas spectaculaire (les États-Unis comptaient 100 000 soldats sur place il y a sept ans), elle marque cependant une inversion de tendance par rapport aux dernières années.

Le secrétaire américain de la Défense Jim Mattis a souligné que plusieurs alliés s'étaient également engagés à augmenter leur contingent en Afghanistan.

Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a salué mardi la «nouvelle approche» des États-Unis et assuré que l'alliance, intervenue en Afghanistan au lendemain du 11 septembre 2001 à la demande de Washington, ne laisserait jamais le pays «redevenir un sanctuaire pour terroristes».

L'Allemagne, sans prendre d'engagement sur son propre déploiement de troupes, a déclaré mardi «saluer la volonté des États-Unis de poursuivre leur engagement en Afghanistan dans la durée».

Seize ans après les attentats du 11-septembre qui avaient poussé les États-Unis à lancer une vaste offensive pour déloger le régime taliban au pouvoir à Kaboul, le fragile édifice démocratique afghan est menacé par une insurrection en plein essor et une corruption déstabilisatrice.

M. Trump a cependant averti les dirigeants afghans que «notre engagement n'est pas illimité, notre soutien n'est pas un chèque un blanc», «les Américains veulent de vraies réformes».

La méthode Trump pourrait accroître le chaos en Afghanistan

(Peter HUTCHISON, Kaboul) - Donald Trump peut-il, comme il l'affirme, «régler le problème» de l'Afghanistan ? Les analystes en doutent, notant que sa stratégie suggère plutôt une guerre sans fin pour les Afghans.

Le pays, déjà affaibli par des décennies de conflits, une corruption endémique et des institutions faibles, risque de glisser encore un peu plus dans la violence face à ses adversaires talibans, préviennent-ils.

Sans compter la possibilité que la présence américaine s'étende désormais sine die, M. Trump étant demeuré vague sur les chiffres, les dates ou la définition du mot «victoire», revenu à plusieurs reprises dans son discours.

«La stratégie consiste à adapter les moyens aux objectifs. Je pense qu'on a beaucoup parlé des objectifs, mais pas des moyens», estime James Der Derian du Centre d'études de sécurité internationale à l'Université de Sydney.

«On va voir beaucoup plus de victimes civiles pour la mise en oeuvre de cette politique», selon lui.

M. Trump, revenant sur une promesse de campagne de «quitter l'Afghanistan», a ouvert la voie lundi à l'envoi de milliers de soldats supplémentaires - jusqu'à 3900 soldats selon le Pentagone - tout en accentuant la pression sur le Pakistan accusé d'être un repaire d'«agents du chaos».

Quelque 8400 soldats américains sont actuellement présents en Afghanistan au sein d'une force internationale qui compte au total 13 500 hommes et qui sert essentiellement à conseiller les forces afghanes, elles-mêmes fortes d'environ 190 000 hommes.

Un retrait précipité d'Afghanistan créerait un vide qui profiterait aux «terroristes», d'Al-Qaïda au groupe État islamique, a-t-il justifié.

Mais les analystes soulignent qu'une différence de quelques milliers d'hommes risque seulement de compliquer la position américaine.

«Je suis désolé, mais à moins de vouloir déployer 300 000 soldats, on ne peut pas combler le vide. C'est la dure réalité de l'Afghanistan, de l'Irak, des insurrections en général», souligne le professeur Der Derian.

«Les talibans ont survécu à bien pire» qu'un renforcement de l'ordre de 4000 soldats, souligne-t-il.

Les insurgés peuvent compter sur d'importantes recettes provenant d'abondantes récoltes d'opium, tandis que les autres groupes rebelles élargissent eux aussi leur sphère d'influence.

En février dernier, seuls 60% des 407 districts afghans étaient contrôlés par le gouvernement, selon le Sigar, un organisme américain chargé de contrôler l'action des États-Unis en Afghanistan.

Les analystes s'interrogent aussi sur les critères de M. Trump, qui a prévenu que sa stratégie serait guidée par «les conditions sur le terrain et non des calendriers arbitraires».

«Les États-Unis n'ont de fait pas défini ces conditions», relève Javid Ahmad, chercheur sur l'Asie du Sud à l'Atlantic Council et à l'académie militaire de West Point.

Violence accrue

Les experts redoutent qu'au final la méthode Trump ne mène qu'à un accroissement du chaos en Afghanistan aux dépens des civils, déjà très durement affectés.

Le nombre de morts chez les civils a atteint un pic depuis le début des statistiques en 2009. Au cours du seul premier semestre 2017, 1662 personnes ont été tuées et plus de 3500 blessées, selon l'ONU.

Par ailleurs, plus de 2500 militaires et policiers afghans ont péri dans des violences cette année.

«Il se peut que les talibans, en particulier les plus extrémistes, réagissent en cherchant à mener des attaques spectaculaires à Kaboul ou Kandahar pour bien faire passer le message: "Vous pouvez envoyer plus de troupes, mais c'est nous qui avons l'ascendant pour le moment"», note Garth Pratten, professeur à l'Université nationale australienne (ANU).

Les talibans eux-mêmes n'ont pas perdu de temps pour réagir à l'annonce des Américains et leur promettre un «nouveau cimetière» s'ils s'obstinent à rester dans le pays.

Les stratèges américains misent sur une pression militaire accrue pour persuader les talibans qu'ils ne peuvent pas gagner sur le terrain et les contraindre à négocier, comme l'a suggéré M. Trump.

Mais nombre d'Afghans souhaitent que l'Amérique ne se cantonne pas à aider l'armée afghane et qu'elle pousse simultanément les autorités à faire rendre gorge à la corruption et à renforcer les institutions.

Ils appellent aussi de leurs voeux une pression renforcée sur le Pakistan, fréquemment accusé en Afghanistan de soutenir les rebelles.

«Trump devrait avoir une politique intelligente et être prêt à jouer avec de nombreux acteurs. Il doit être très sérieux pour ce qui est de faire pression sur le Pakistan et l'Iran et de convaincre la Russie que le terrorisme est une menace internationale», conclut Mohammad Alam Surosh, professeur de sciences politiques à l'université afghane de Ghazni.




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