La Presse en Afghanistan: Kaboul ébranlé

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Les forces de l'ordre portent assitance à un blessé dans l'attentat de vendredi dernier à Kaboul.

PHOTO MASSOUD HOSSAINI, AP

Michèle Ouimet remporte ses cinquième et sixième prix à ce concours.
Michèle Ouimet

envoyée spéciale

La Presse

(Afghanistan) La veille de l'attentat, je suis allée dans le quartier de Wazir Akbar Khan, où les talibans ont tué 21 personnes, dont deux comptables canadiens de la région d'Ottawa-Gatineau, dans un restaurant fréquenté par des étrangers.

Wazir Akbar Khan est un quartier fortifié et riche avec ses villas cossues et ses rues propres. Une ville dans la ville qui vit dans une bulle, protégée par un arsenal sécuritaire impressionnant. On y retrouve la plupart des ambassades et des organisations internationales, comme la Banque mondiale.

Quand on approche de Wazir Akbar Khan, des sacs de sable et des barbelés bloquent une partie de la rue. Des soldats vérifient chaque véhicule en passant un miroir sous la carrosserie pour s'assurer qu'il n'y a pas de bombe cachée.

Des chiens reniflent les autos à la recherche d'explosifs. C'est la première fois que je vois des chiens «policiers» en Afghanistan, un animal jugé impur par les musulmans. J'en ai vu aussi à l'aéroport de Kandahar, où la sécurité est impressionnante. Les chiens étaient enfermés dans une cage et les Afghans les sortaient en les tenant fermement en laisse. Les chiens se jetaient sur les valises pour les sentir.

Mais Wazir Akbar Khan est encore plus protégé que l'aéroport de Kandahar et de Kaboul réunis, car ce quartier est l'épicentre du pouvoir étranger. Une ville dans la ville, mais aussi un État dans l'État.

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Un policier assure la sécurité de manifestants contre le terrorisme à Kaboul, à la suite de l'attentat meurtrier de vendredi dernier, revendiqué par les talibans.

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Si on ne travaille pas à Wazir Akbar Khan, il faut laisser son auto à la porte du dernier checkpoint et faire le reste du trajet à pied. Tout près de l'entrée, l'ambassade du Canada. Juste à côté, la Banque mondiale. C'est là que j'allais jeudi, dans ce Saint des Saints qui coordonne les millions de dollars en aide humanitaire versés par 33 pays. À la Banque mondiale, la sécurité frise l'hystérie. Il faut passer à travers deux salles blindées protégées par de lourdes portes d'acier avant d'accéder aux bureaux.

Dans les rues, j'ai vu des femmes étrangères, des expats, comme on les appelle ici, se promener en jeans moulants, sans voile sur la tête, une tenue impensable à Kaboul.

Je me suis dit: jamais un kamikaze ne pourra entrer ici. J'avais tort.

Vendredi, il y a eu 21 morts, dont 13 étrangers, incluant les deux Canadiens. Un homme a fait sauter sa ceinture d'explosifs devant la porte du restaurant, puis deux autres, lourdement armés, se sont précipités à l'intérieur et ont ouvert le feu. Un carnage, du sang partout, sur les tables, les chaises, les murs.

L'attentat a été revendiqué par les talibans. Ils voulaient s'attaquer aux étrangers et ébranler leur confiance à la veille des élections présidentielles d'avril. Opération réussie.

J'ai rarement été dans des restaurants fréquentés par des expatriés. Une fois en 2003, alors que Kaboul était beaucoup plus calme. J'avais mangé du poulet douteux qui baignait dans une sauce encore plus douteuse. Le lendemain, j'avais été malade.

En 2010, j'avais passé la soirée dans un restaurant à la mode, le Gandamak, qui servait de l'alcool, pourtant interdit en Afghanistan. Un restaurant où un plat de pâtes et un verre de vin coûtaient 40$US. La sécurité était impressionnante. Les étrangers devaient passer deux points de contrôle avant d'accéder au chic resto. J'y avais rencontré des expats qui ressentaient un besoin viscéral de décompresser, loin de l'atmosphère étouffante de Kaboul, où les attentats se multipliaient.

Les Afghans n'étaient pas admis dans ce restaurant, sauf comme employés. Ils servaient de l'alcool et des plats hors de prix à des étrangers venus «aider» leur pays. Je n'avais pas aimé l'expérience et je m'étais promis de ne plus jamais y mettre les pieds.

Heureusement pour moi. Et malheureusement pour les deux Canadiens morts vendredi.

Kaboul. En apparence, la ville est calme et besogneuse avec sa circulation infernale. Personne ne suit les règles. Des automobilistes roulent à contresens et se fraient un chemin à coups de klaxon.

Kaboul vaque à ses occupations, comme si le pays n'était pas en guerre. Puis survient un attentat qui rappelle que personne n'est en sécurité et que Kaboul est un endroit dangereux. Drôle de ville. Et drôle de guerre.

Que faut-il comprendre de cet attentat audacieux, où les talibans ont frappé le coeur du vrai pouvoir en Afghanistan? Je l'ignore, mais une chose est certaine : sous le vernis de calme apparent qui règne dans la capitale, les inquiétudes sont vives. Les troupes étrangères, présentes depuis 2001, se retirent d'ici à la fin de l'année. Plusieurs experts prédisent que le pays renouera avec ses vieux démons et plongera de nouveau dans la guerre civile, où talibans et seigneurs de la guerre s'arracheront le pouvoir.

Hamid Karzai, qui dirige le pays depuis 10 ans, cède sa place. Le 5 avril, les Afghans éliront un nouveau président. Les observateurs craignent le pire. Le scrutin, croient-ils, sera entaché par des fraudes massives et une flambée de violence. Quelle sera la crédibilité du prochain président élu dans un tel contexte?

Selon l'International Crisis Group, l'Afghanistan n'est pas prêt à se prendre en main. Seulement 7% des soldats afghans et 9% des policiers sont capables de défendre le pays.

L'Afghanistan est déchiré par les rivalités et la corruption. Et la violence augmente. L'assassinat de civils et de membres du gouvernement est passé de 94 au cours des 6 premiers mois de 2009, à 255 au cours de la même période en 2012.

La communauté internationale s'apprête à plier bagage et à abandonner l'Afghanistan alors que le pays n'a jamais été aussi fragile. Ça ressemble à un sauve-qui-peut qui risque de compromettre tous les efforts déployés par les pays de l'OTAN depuis une dizaine d'années. Dont le Canada.




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