Kaboul à l'heure de Facebook

Ils en ont assez de la guerre, des attentats suicide, des tribus et de la burqa. Ils sont jeunes, branchés et ils vivent à Kaboul. La jeune génération voudrait bien pousser les vieux vers la sortie. Pour un pays farouchement traditionnel qui ne jure que par les tribus et l'honneur, c'est le choc. Que se passe-t-il en Afghanistan? Bienvenue dans l'univers de la génération Facebook.

Sulyman Qardash a la démarche nonchalante d'un jeune à peine sorti de l'adolescence. Ficelé dans un jeans moulant, longue mèche de cheveux sur le front, chaussures de course griffées, il joue avec son iPhone.

Même si Sulyman n'a que 21 ans, il a déjà connu la guerre, les talibans et l'exil. Ses parents ont fui l'Afghanistan dans les années 90. Il a vécu à Moscou et en Ouzbékistan.

Lorsqu'il est revenu à Kaboul en 2008, il avait changé. Ses études et ses années d'exil l'avaient marqué. Il n'était plus le parfait produit d'une société afghane traditionnelle qui ne jure que par les tribus, les clans et les ethnies.

Il rêvait de musique et d'un pays moderne. Aujourd'hui, il fait partie du premier groupe rock afghan, Kabul Dreams.

Drôle de nom, Kabul Dreams?

«Je veux écrire des chansons qui parlent de choses positives, répond-il. Je préfère me fermer les yeux pour ne plus voir les horreurs de la guerre. C'est pour ça que notre groupe s'appelle Kabul Dreams. Je suis excédé par les attentats suicide. Tout le monde en a jusque-là! Quand une bombe explose, la vie s'arrête pendant deux heures, puis tout revient à la normale. On ne peut pas arrêter la vie.»

Sulyman n'est pas seul. Siddique, 30 ans, et Mutjabal, 26 ans, complètent le trio de Kabul Dreams. Eux aussi ont connu l'exil et le retour à Kaboul après la chute des talibans. Siddique au Pakistan, Mutjabal en Iran.

Sulyman est ouzbek, Siddique pachtoune et Mutjabal tadjik, mais ils rejettent ces étiquettes ethniques qui, pourtant, façonnent la société afghane depuis des millénaires. Ils rejettent non seulement le découpage ethnique, mais aussi la burqa, les tribus et la guerre.

Ils font partie d'une nouvelle génération, branchée, éduquée, accro à Facebook, qui a connu la paix en exil. Et qui rêve d'un pays sans guerre.

«Avant, l'Afghanistan était coupé du monde, explique Siddique. Aujourd'hui, avec nos cellulaires, l'internet et Facebook, le monde est ici. Un changement est en train de s'opérer dans les mentalités. Pour l'instant, il ne touche que les villes, mais une chose est certaine, les jeunes ne veulent pas vivre comme leurs parents.»

Abdullah Khodadad ne porte pas le shalwar kameeze, habit traditionnel, tunique et pantalon bouffant. Il ressemble plutôt à un jeune cadre sorti tout droit d'une entreprise occidentale: veston bleu marine cintré, blouse bleu pâle impeccablement repassée, chaussures cirées, cheveux courts, barbe naissante.

Il vit à Kaboul. Lui aussi a connu l'exil, les études à l'étranger, la paix. Il a 29 ans. Il est jeune, ambitieux et il veut changer son pays. Sans révolution, mais avec des réformes. Il en a par-dessus la tête des vieux, des tribus, des ethnies, de la violence et de la corruption.

Êtes-vous tadjik? lui ai-je demandé.

C'est une question très douloureuse, a-t-il répondu en évitant de répondre. On ne devrait pas être fier d'être tadjik ou pachtoune.

Il est membre des réformistes, un mouvement né sur Facebook.

Abdullah fait partie des pionniers.

«Plus de 20 000 amis Facebook, hommes et femmes, partagent nos convictions, dit-il. Ils sont éduqués, médecins, avocats, ingénieurs, experts agricoles. Ils font partie de l'élite.»

Abdullah est accompagné d'un responsable des relations publiques. Le mouvement Facebook prend du galon. L'entrevue s'est déroulée chez les parents d'Abdullah, dans une grande maison au centre de Kaboul, avec jardin et bibliothèque bien garnie.

C'est la première fois qu'un mouvement Facebook est lancé en Afghanistan. «On est partis de rien», affirme Abdullah. Les balbutiements sont nés de rencontres dans des restaurants et des parcs.

Les nouvelles technologies envahissent le pays à la vitesse grand V et bousculent l'ordre ancestral des choses. Abdullah, par exemple, a un iPhone, un iPad et un ordinateur.

Que veut-il réformer?

Tout, répond-il. Il exige un meilleur accès à la santé et à l'éducation, une presse libre et l'égalité entre les hommes et les femmes. Il ne croit ni au voile ni à la burqa, des reliquats d'un monde passé. Il ne croit pas non plus aux clivages tribaux, ethniques et religieux.

«On veut que notre mère et notre soeur soient éduquées et qu'elles travaillent avec nous. La burqa est un symbole très fort qui souligne l'inégalité entre les hommes et les femmes. Tous les réformistes sont contre la burqa.»

Et les partis politiques? «Il y en a 90, répond Abdullah. La plupart sont formés d'anciens combattants ou d'hommes qui ont commis des crimes de guerre. Ils n'ont rien fait pour le pays. Nous avons un Parlement, mais les élections sont truquées.»

Il n'a que du mépris pour les députés. «Ils ne représentent qu'eux-mêmes», dit-il.

Le pays est corrompu, poursuit-il, et le président Karzaï est beaucoup trop puissant.

Il tient à la présence des forces étrangères tant que les talibans représenteront un danger. «Le peuple rejette les talibans et leur idéologie, affirme-t-il. Ils ne reprendront pas le contrôle du pays.»

«Dans cinq ans, ma génération va prendre le pouvoir et les vieux vont se retirer. Nous ne pensons pas comme eux et nous ne voulons pas le même pays.»

Et que fait votre père?

Abdullah rougit.

Il est député.

Est-ce que votre père approuve votre mouvement?

Nous n'en parlons jamais.

Sami Mahdi a 27 ans. Il a créé une émission qui remet en question la croyance la plus profonde en Afghanistan: la supériorité de l'homme sur la femme.

Son émission s'appelle Niqab - dont La Presse a parlé samedi. Des femmes battues se présentent sur un plateau de télévision et déballent leur vie sans aucune pudeur. Une véritable révolution.

Les locaux de la télévision privée 1 TV, où travaille Sami Mahdi, sont en pleine effervescence. De jeunes animateurs se précipitent dans un studio pour lire le bulletin d'information, les femmes, belles et sexy, portent un voile très discret et des jeans moulants.

En 2004, trois ans après la chute des talibans, la télévision a de nouveau été autorisée. Le nombre de chaînes est passé de 0 à 90, une véritable explosion. Soixante sont publiques, trente privées. Elles couvrent à peu près toutes les provinces de l'Afghanistan. Avec l'arrivée du petit écran, le monde est entré dans les foyers. Difficile d'en juger l'impact, mais dans une société largement analphabète, la télévision risque de bousculer des traditions immuables.

Sami Mahdi n'est pas le seul à s'intéresser aux femmes. D'autres émissions s'intéressent à elles, comme le Mozdah Show, sorte d'Oprah Winfrey afghan, et Les secrets de la maison, un soap qui fait fureur.

L'Afghanistan est passé du Moyen Âge aux temps modernes en quelques années. Ou en quelques clics de souris.

«Dans les années 90, personne ne pouvait appeler à l'étranger, raconte Sami Mahdi. Les Afghans devaient se rendre au Pakistan. Aujourd'hui, les gens ont deux cellulaires et accès à l'internet. L'information n'est plus concentrée entre les mains du gouvernement et des anciens à la tête des tribus, elle est accessible à tous.»

«Nous ne sommes plus un pays tribal dirigé par des anciens, ajoute-t-il. On ne veut plus qu'ils dirigent le pays. La jeune génération exige des changements. Nous voulons des institutions et des lois. Nous sommes fatigués des clans, des tribus et des technocrates occidentaux corrompus.»

La jeune génération est sur Facebook. «Regardez Facebook, dit Sami Mahdi. On y parle de tolérance, d'égalité et de la suprématie des lois. Nous avons besoin de lois pour diriger ce pays et non d'anciens à la tête de tribus.»

Kabul Dreams n'est pas le seul groupe à émerger. Les frères Omid ont créé leur band, le Mawj. Ils ne font pas du rock, mais du pop. Ils sont trois frères, l'aîné a 30 ans et les deux autres ont 19 ans. Des jumeaux. Ils ont un look étonnant pour des Afghans: jeans moulants, chaussures de course, blouson, cheveux dépeignés avec art, guitare électrique en main.

Eux aussi souhaitent un pays sans tribu et sans guerre. Et eux aussi ont connu l'exil. Ils ont fui avec leurs parents au Pakistan. C'était en 1997. Les talibans régnaient sans partage.

Ils chantent en ouzbek, en pachtoune, en dari, en hazara ou en anglais. Pour eux, la langue importe peu.

Le voile? Aucune importance, répondent-ils. Les femmes? Ils revendiquent l'égalité homme-femme. Ils n'aiment pas la politique. Ils sont pachtounes, mais ils n'en ont rien à cirer. Tout ce qu'ils veulent, c'est s'amuser et faire de la musique. Et la paix, évidemment. La sainte paix.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer