Le Royaume-Uni s'engage dans un Brexit «sans retour»

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La lettre de divorce, signée mardi soir par la première ministre conservatrice Theresa May, a été transmise au président du Conseil européen Donald Tusk (à droite) en main propre par l'ambassadeur britannique à Bruxelles Tim Barrow, déclenchant formellement la procédure de sortie de l'UE.

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Ouerdya Ait Abdelmalek, Jacques Klopp
Agence France-Presse
Londres

Le Royaume-Uni s'est embarqué mercredi pour un voyage historique et «sans retour» hors de l'Union européenne, ouvrant deux ans de négociations qui ont déjà donné lieu aux premiers désaccords ouverts.

Neuf mois après un référendum sur le Brexit qui continue à diviser le pays, l'ambassadeur britannique auprès de l'UE Tim Barrow a remis au président du Conseil européen Donald Tusk la lettre déclenchant formellement la procédure de sortie.

«Vous nous manquez déjà», a lancé un Donald Tusk visiblement éprouvé en brandissant la lettre devant la presse. «Il n'y a aucune raison de faire comme si c'était une journée heureuse, ni à Bruxelles ni à Londres», a-t-il ajouté en voyant ainsi ébranlé le projet européen, né sur les cendres de la Seconde Guerre mondiale.

Au même moment à Londres, la Première ministre Theresa May annonçait au Parlement de Westminster qu'il n'y aurait «pas de retour en arrière». Elle a appelé le peuple britannique, Ecossais en tête, à se «rassembler» pour obtenir «le meilleur accord possible» pour le Royaume-Uni, premier pays à rompre les amarres avec l'Union, après 44 ans de mariage contrarié.

Pendant ce temps, Nigel Farage, ancien leader du parti europhobe Ukip et grand architecte du Brexit, pavoisait devant une bière: «On est les premiers à sortir. C'est historique. L'Union européenne ne s'en remettra pas».

À Sunderland, cité industrielle du nord-est qui a voté massivement en faveur du Brexit au référendum du 23 juin, Colin Haworth, lui aussi attablé dans un pub, qualifiait de «traîtres» les partisans du maintien dans l'UE, qui devraient, selon lui, «déguerpir en Europe». «On a gagné... et on est sorti. C'est aussi simple que ça», a-t-il dit à l'AFP.

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Mardi soir, Downing Street a rendu publique une photo immortalisant le moment où Mme May a signé la lettre officielle qui va bouleverser le destin du Royaume-Uni.

Christopher Furlong, Associated Press

«Douloureux pour les Britanniques»

Le déclenchement du Brexit ouvre une période de deux ans de négociations, un délai ambitieux tant les discussions s'annoncent complexes et acrimonieuses.

La chancelière allemande Angela Merkel a tout de suite donné le ton en rejetant la demande de Mme May de mener de front les négociations de sortie et celles pour définir les futures relations, notamment commerciales, rappelant ainsi la position de Bruxelles.

«Il va falloir d'abord clarifier comment délier les étroites imbrications» entre l'Union européenne et le Royaume-Uni, a dit la chancelière à Berlin, «et seulement une fois cette question clarifiée nous pourrons ensuite, (...) si possible assez vite, parler de notre relation future».

«Ce sera douloureux pour les Britanniques», a relevé le président français François Hollande, estimant que l'Europe sera «sans doute» amenée à avancer à «des vitesses différentes» désormais.

L'Union européenne «agira de manière unie et préservera ses intérêts» dans les négociations, a assuré le Conseil européen qui soumettra ses «orientations» aux dirigeants des 27 pays européens lors d'un sommet le 29 avril à Bruxelles.

«Le chantier est si vaste que deux ans seront bien insuffisants» pour boucler les négociations, estime Catherine Barnard, professeur de droit européen à l'université de Cambridge, soulignant «qu'à chaque pierre soulevée, d'autres apparaissent».

Devant les députés, Mme May a assuré vouloir faire du sort des trois millions d'Européens vivant au Royaume-Uni une «priorité».

«Un accord ne devrait pas être trop difficile sur ce dossier. Je pense qu'il y a la volonté des deux côtés», dit Iain Begg, chercheur à la London School of Economics.

Le point de tension, d'emblée, sera autour des questions d'argent, souligne-t-il, avec la facture que Bruxelles compte présenter à Londres au titre de ses engagements antérieurs.

Désaccord sur la facture

Elle est évaluée par les Européens entre 55 et 60 milliards d'euros. Mais Londres «ne reconnaît pas les montants parfois très importants qui ont circulé à Bruxelles», a prévenu mercredi le ministre des Finances Philip Hammond.

Ces différends et la volonté de Bruxelles de signifier que le Royaume-Uni ne peut pas avoir de meilleur accord «en dehors qu'en dedans» de l'UE, pour éviter de donner des idées de sécession à d'autres pays, ouvrent la perspective d'une sortie sans accord, même si Mme May n'a pas évoqué cette possibilité mercredi.

Pour les milieux économiques, ce serait le scénario du pire alors que le Royaume-Uni réalise la moitié de ses échanges avec l'UE. Pour le moment, l'économie se porte bien. Le déclenchement du Brexit n'a pas ému les marchés. Mais les investissements pourraient se détourner du pays.

Au plan intérieur, Mme May devra gérer le mécontentement des 48% de Britanniques qui ont voté contre le Brexit. Des manifestants ont ainsi promené mercredi son effigie en carton-pâte devant le Parlement pour dénoncer son manque d'écoute à leur égard.

Sans compter le réveil des sentiments indépendantistes en Écosse: le Parlement régional a voté mardi en faveur d'un nouveau référendum, arguant que les Écossais ont voté à 62% pour rester dans l'UE.

Pour Mark Murphy, 44 ans, consultant en informatique à Edimbourg, le Brexit «est probablement la chose la plus idiote que ce pays ait faite pour ma génération (...) J'étais contre l'indépendance lors du précédent vote (en 2014) mais à présent, je vais y réfléchir à deux fois», a-t-il dit à l'AFP.

Et Nicola Sturgeon, première ministre écossaise, a accusé Theresa May de «précipiter le Royaume-Uni du haut de la falaise sans savoir où il va atterrir».

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Une intense période de négociations de deux ans s'est ouverte mercredi avec le déclenchement de la procédure de sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Mais plusieurs semaines devraient encore s'écouler avant que les tractations entre Londres et Bruxelles ne débutent véritablement.

Archives, AFP

Les étapes clés de la négociation

Une intense période de négociations de deux ans s'est ouverte mercredi avec le déclenchement de la procédure de sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Mais plusieurs semaines devraient encore s'écouler avant que les tractations entre Londres et Bruxelles ne débutent véritablement.

Prochaines étapes clés: «Orientations» de l'UE

Dès vendredi, Donald Tusk, le président du Conseil européen - l'institution qui réunit les dirigeants des 28 États membres - proposera des «orientations de négociations», qui traceront en des termes généraux les lignes rouges et le cap à respecter aux yeux de l'UE pour aboutir à un accord de sortie.

En vertu de l'article 50 du Traité de Lisbonne, qui régit les négociations, les deux parties ont deux ans pour parvenir à un arrangement. Après ce délai, faute d'accord, le Royaume-Uni quittera automatiquement l'UE.

Résolution du Parlement

Les eurodéputés, qui devront donner leur feu vert à l'accord de sortie du Royaume-Uni à la toute fin du processus, voteront le 5 avril à Strasbourg une résolution pour clarifier leurs attentes.

Sommet européen à 27

Le 29 avril, les dirigeants des 27 États membres de l'UE, hors Royaume-Uni, se réunissent à Bruxelles pour un sommet spécial sur le Brexit, afin d'approuver les «orientations» de la négociation.

Sous 48 heures, la Commission européenne, l'organe exécutif de l'UE, publiera de son côté une «recommandation d'ouverture des négociations».

«Directives de négociation»

En mai, les ministres des Affaires européennes des 27 se retrouvent pour élaborer des «directives de négociation», basées sur la recommandation de la Commission, et plus détaillées que les «orientations» adoptées précédemment.

Elles devraient inclure les trois sujets clés que l'UE veut régler prioritairement dès cette année: la «facture» que devra payer Londres en quittant l'UE, les droits des ressortissants de l'Union au Royaume-Uni ainsi que le complexe question de la frontière entre la République d'Irlande et l'Irlande du Nord (qui est une province britannique).

Mandat de Michel Barnier

Les ministres européens devront donner formellement à la Commission, et à son négociateur en chef Michel Barnier, le mandat pour débuter les négociations. Les discussions entre Londres et Bruxelles pourront alors véritablement débuter, probablement fin mai ou début juin.

Les discussions du Français avec les Britanniques seront régies par deux documents: les «orientations de négociations» des 27 et les «directives de négociation» détaillées.

Michel Barnier et le Royaume-Uni devront aussi s'entendre sur des questions pratiques comme la langue des négociations et le calendrier.

2017-2018: relation future ?

L'UE assure qu'elle veut bien commencer à discuter des «contours» de son «nouveau partenariat» avec le Royaume-Uni, et notamment de l'accord commercial inédit qui les liera, sans attendre que le divorce soit effectif. Mais à condition de régler auparavant les principales questions relatives à sa sortie, à commencer par les trois questions prioritaires sur la facture, les droits des citoyens et la frontière irlandaise. Londres aimerait de son côté discuter dès le départ de l'après-Brexit.

Octobre 2018: accord conclu ?

Michel Barnier a fixé à octobre 2018 la date limite pour trouver un accord de retrait avec le Royaume-Uni, qui devra ensuite être approuvé par les États membres. Le Parlement européen aura ensuite le dernier mot par un vote en séance plénière. L'accord est censé être bouclé avant les prochaines élections européennes, prévues en juin 2019. 10 ans de discussions commerciales ?

Même si le Royaume-Uni parvient à un accord de sortie avec l'UE, un accord exhaustif sur la future relation prendra sans doute des années - jusqu'à sept ans, selon Donald Tusk, ou même dix ans, selon l'ancien ambassadeur britannique auprès de l'UE.




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