Grande-Bretagne: Brexit, guerre et crise existentielle

Il y a 70 ans encore, la Grande-Bretagne... (Photo AFP)

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Il y a 70 ans encore, la Grande-Bretagne régnait sur un empire qui, à son apogée, rassemblait un quart de la population mondiale sur les cinq continents. Aujourd'hui, elle risque de se retrouver seule, avec un territoire à peine plus grand que l'Islande, si elle vote pour une sortie de l'UE ou Brexit (British Exit) lors du référendum du 23 juin.

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Jacques KLOPP
Agence France-Presse
Londres

D'abord l'Écosse, maintenant l'Europe: tenir, en deux ans, deux référendums aux enjeux aussi colossaux montre à quel point la Grande-Bretagne s'interroge sur sa propre identité, une partie du pays restant nostalgique d'un empire disparu.

Il y a 70 ans encore, la Grande-Bretagne régnait sur un empire qui, à son apogée, rassemblait un quart de la population mondiale sur les cinq continents. Aujourd'hui, elle risque de se retrouver seule, avec un territoire à peine plus grand que l'Islande, si elle vote pour une sortie de l'UE ou Brexit (British Exit) lors du référendum du 23 juin.

Dans ce débat, l'Angleterre est en première ligne. Moteur économique, culturel et démographique du Royaume-Uni, elle est la plus menacée par un éclatement. Elle est aussi la moins pro-européenne des quatre nations constituantes.

«Ne devenons pas la petite Angleterre», implore le premier ministre David Cameron pour défendre un maintien dans l'UE et l'unité du royaume.

«Ce référendum sur le Brexit trahit notre incapacité à faire le deuil de l'empire. Ceux, surtout les plus âgés, qui ne se reconnaissent plus dans une société de plus en plus diversifiée sont sensibles à un discours qui leur propose de monter dans une machine à remonter le temps et de tout recommencer. Ils se disent: ah! si seulement on pouvait quitter cette foutue Europe et redevenir une grande nation», explique à l'AFP Michael Skey, spécialiste des questions identitaires à l'Université de Loughborough.

«Notre révolution française»

D'où, selon lui, les incessantes références au passé et, en particulier, à la Deuxième Guerre mondiale qui, tout en annonçant la fin de la puissance coloniale, représente aussi «la dernière fois que la Grande-Bretagne comptait vraiment».

Plus de 70 ans après la capitulation des nazis, l'héritage de la «World War II» reste extrêmement présent au Royaume-Uni où des Spitfire survolent régulièrement Londres et où la mémoire de Winston Churchill est conviée à tous les débats.

À l'Euro de foot en France, les partisans anglais chantent tous les jours comment «la RAF from England a abattu» les bombardiers nazis.

C'est donc tout naturellement que la campagne pour le référendum a été truffée de références à la Deuxième Guerre mondiale. Surtout dans le camp des pro-Brexit où le leader Boris Johnson est allé jusqu'à évoquer Adolf Hitler.

«Contrairement à d'autres nations européennes, nous sommes sortis de la guerre sans honte. Ce pays a vaincu le fascisme et a longtemps combattu seul. 1940 est fondamental dans l'imaginaire britannique. C'est notre révolution française à nous», explique Robert Colls, professeur d'histoire à l'université De Monfort de Leicester.

«Le passé fait fonction de doudou pour se rassurer sur notre place dans le monde. Cela trahit un profond sentiment d'insécurité et un vrai malaise identitaire», ajoute le journaliste et historien Patrick Bishop.

«Dans l'UE à reculons»

Pour Sunder Katwala, directeur du groupedde réflexion «British Future», le sentiment de gloire éprouvé en 1945 est au fondement même de la relation contrariée avec l'UE. «Au sortir de la guerre, dit-il, la Grande-Bretagne, persuadée de toujours faire partir du Top 3, a considéré le projet européen avec un certain détachement. Lorsqu'il est devenu évident avec la crise du canal de Suez dans les années 1950 qu'il s'agissait là d'une erreur, le train de l'union était déjà parti.»

Lorsque les Britanniques sont finalement montés à bord, en 1973, c'était «à reculons» et trop tard «pour façonner l'union à leur guise», insiste l'analyste.

«Les Britanniques, parce qu'ils ont un souvenir moins traumatisant de la Deuxième Guerre mondiale, sont moins attachés à l'idée d'une Europe en tant que projet moral. Ils ont tendance à considérer l'UE comme un arrangement purement économique et commercial, exactement comme le Général de Gaulle l'avait prédit. Et s'il ne fonctionne pas à leur avantage, nombre d'entre eux sont préparés à s'en aller», ajoute l'historien Robert Tombs.

Ce manque d'enthousiasme continue à se vérifier aujourd'hui dans les déclarations de David Cameron qui ne cesse de clamer sa «frustration» devant une Europe qui le rend «fou» mais à laquelle il faut bien se résigner sur la foi du seul argument économique.

Le premier ministre ne rate pas une occasion pour rappeler que la Grande-Bretagne est «une nation de marchands», un peuple d'irréductible habitant une île inviolée et plus jamais occupée depuis la conquête de Guillaume le Conquérant en 1066.

«Être une île est central dans ce débat, relève Sunder Katwala. Il y a beaucoup d'euroscepticisme en Europe. Mais aucun pays ne se demande sérieusement s'il fait partie de l'Europe. La Grande-Bretagne si.»

«Nous avons résisté seuls en 1940. Nous pouvons le refaire!»

«Nous avons résisté seuls en 1940. Nous pouvons le refaire»: Bryan Neely, pilote de la RAF pendant la Deuxième Guerre mondiale, est persuadé que seul un Brexit rendra sa grandeur au Royaume-Uni aujourd'hui étouffé «par les ploutocrates de Bruxelles».

«On nous bassine avec l'idée qu'on n'y arrivera pas tout seuls. Quel ramassis de conneries! Évidemment qu'on peut y arriver. En 1940 il n'y avait personne pour nous aider. Ayons des tripes, nom de Dieu», s'anime-t-il lors d'un entretien à l'AFP.

Toujours bon pied bon oeil à presque 92 ans, Bryan Neely est un fervent défenseur du Brexit et jette toutes ses forces dans la bataille à l'approche du référendum du 23 juin. Depuis qu'il a rejoint la campagne «Veterans for Britain», son téléphone intelligent vibre toutes les cinq minutes et il sillonne le pays pour coordonner les troupes, bannière de l'Union Jack au vent.

«J'aime l'Europe», explique-t-il en se versant une tasse de thé dans le charmant petit jardin de son appartement à Notting Hill, au coeur de Londres en recevant l'AFP. «Mais je déteste l'UE qui laisse détruire par des ploutocrates des pays si riches en histoire et culture», s'étrangle-t-il aussitôt.

«Qui sont ces financiers de Bruxelles ? Attendons de voir qu'ils montent dans un avion et voient les balles siffler dans le cockpit. Ils ne connaissent rien à la vie», enchaîne l'ancien pilote de la Royal Air Force.

«À plat ventre devant les nazis»

En 1940, il n'était encore «qu'un gamin» lorsqu'il a vu «trois Spitfire faire rebrousser chemin à une escadrille de 25 bombardiers allemands» lors de la bataille d'Angleterre. «J'étais si fier!»

Il était âgé de 19 ans à peine lorsqu'il a effectué son premier raid aérien au-dessus de l'Allemagne aux commandes d'un bombardier Lancaster.

Pour son dernier, il devait ensevelir de «cookies», ces bombes lourdes de la RAF, la résidence alpine d'Adolf Hitler à Berchtesgaden en 1944. Avant que sa mission ne soit interrompue à mi-vol parce que le dictateur était déjà à Berlin, affirme-t-il.

De ces années de guerre, Bryan Neely garde la profonde conviction que les Britanniques ont un caractère unique, mélange de fierté, de force et de résilience. «En 1940 après la bataille de Dunkerque, l'Europe était à plat ventre devant les nazis. Nous avons résisté seuls pendant dix-huit mois avant l'arrivée des Américains. Nous pouvons le refaire aujourd'hui», dit-il.

Que le premier ministre David Cameron, les chefs d'État étrangers ou les institutions internationales puissent penser le contraire l'énerve au plus haut point.

«Un homme s'est levé: Churchill»

«Ils ne nous parlent que de chiffres, nous annoncent une catastrophe imminente. Ils étaient où en 1940? À l'époque, un seul homme s'est levé: Churchill. On ne serait pas dans cette situation s'il était toujours vivant.»

Après la guerre, Bryan Neely a d'abord doublé l'acteur Donald Houston dans le film «le Lagon bleu» avant de monter une compagnie de charters. Il a continué à voler pendant cinquante ans, a sillonné le globe, rencontré le président égyptien Nasser et fait du transport des écrevisses entre l'Irlande et la France.

Né en Inde, il a vu l'Empire britannique s'effondrer. Aujourd'hui, il craint pour l'identité même de l'Angleterre. «Je ne suis pas contre l'immigration, mais il faut qu'elle soit contrôlée. Nous perdons, en tant que nation, tout ce qui nous caractérise. L'immigration a complètement submergé notre "anglitude". Si l'Europe désire tant l'Angleterre, qu'on laisse l'Angleterre être l'Angleterre», souligne-t-il.

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