«L'après-Charlie» déchire la gauche française

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Selon les données recueillies par Emmanuel Todd, c'est surtout la classe moyenne qui est descendue dans les rues, le 11 janvier, pour manifester contre l'attentat au Charlie Hebdo.

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(PARIS) Quatre mois après les attentats contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Casher, les intellectuels français se divisent, par livre interposé, sur «l'après-Charlie». Le climat d'unité nationale qui avait réuni, le 11 janvier, près de 4 millions de personnes dans les rues de Paris semble loin si l'on en croit les étagères des librairies, où arrivent ces jours-ci des essais aussi nombreux que contradictoires.

À titre posthume, le dessinateur et directeur de Charlie Hebdo Charb et l'économiste Bernard Maris, tous deux abattus le 7 janvier, ont récemment publié leur dernier livre. Ils ne sont pas seuls puisque, selon le quotidien français Libération, pas moins de 40 livres et essais consacrés à une analyse des attentats de Charlie Hebdo doivent paraître prochainement.

Polémique

Ce sont les intellectuels de gauche qui semblent les plus divisés sur l'analyse à tirer de la France du 11 janvier. Qui était Charlie? Qui ne l'était pas? Deux essais particulièrement opposés suscitent une attention particulière depuis leur parution dans les derniers jours: celui du sociologue Emmanuel Todd, Qui est Charlie? Sociologie d'une crise religieuse (Seuil), et celui de l'essayiste et polémiste Caroline Fourest, Éloge du blasphème (Grasset).

Ces deux habitués des plateaux de télévision français livrent des analyses particulièrement opposées. Ainsi, Emmanuel Todd croit que la France vit une crise religieuse. Portée par un catholicisme «zombie», la manifestation du 11 janvier a réuni, selon lui, l'ensemble de la classe moyenne autour du droit à blasphémer une religion minoritaire, qui est aussi celle des plus démunis en France.

Qui a manifesté le 11 janvier? Selon les données recueillies par le sociologue, la force de la mobilisation repose plus dans le nombre que dans la variété sociale des manifestants. Ainsi, les classes les plus populaires ou les jeunes de banlieue, musulmans ou non, ont été selon lui les grands absents de cette communion républicaine. Charlie n'est donc pas la nation française dans son ensemble, mais plutôt des classes moyennes nourries à un héritage catholique plus ou moins vaillant, soucieuses de préserver leur domination symbolique sur la société.

«[Les classes moyennes] ont pris le contrôle de l'État social français et accepté de sacrifier l'industrie et le monde ouvrier. Inquiètes, elles manifestent des signes d'instabilité idéologique. On sent une montée progressive en leur sein de l'islamophobie. Les musulmans, catégorie fantasmée, deviennent ainsi pour elles un deuxième problème, à côté de celui des milieux populaires. Le combat de la bonne conscience devient double. Il lui faut désormais lutter contre le populisme et l'islamisme», écrit Emmanuel Todd.

La méthode d'analyse d'Emmanuel Todd n'a pas convaincu. Pourtant, l'intellectuel a longtemps été respecté pour ses prophéties: ainsi prédisait-il en 1976 la chute du bloc soviétique. Depuis la parution de son livre, les réactions ont été aussi nombreuses que diverses. Le premier ministre Manuel Valls s'est même mêlé de la partie avec une tribune publiée dans Le Monde, reprochant au sociologue de ne plus croire en la France.

Réplique

S'il n'était pas paru presque en même temps que Qui est Charlie?, le dernier livre de Caroline Fourest (essayiste qui a aussi été journaliste pour Charlie Hebdo au cours des années 2000) pourrait passer pour une réponse en bonne et due forme à la thèse d'Emmanuel Todd. Engagée dans un combat pour la laïcité qui lui vaut régulièrement des accusations d'islamophobie, Caroline Fourest revendique dans son dernier essai le droit - et même le devoir - de blasphémer.

«Personne n'est forcé d'aimer le ton des blasphémateurs, écrit-elle. Moi-même, il m'arrive d'en trouver certains grossiers, de ne pas m'identifier à leur façon de dire ou de dessiner. Ce n'est pas le sujet. Leur excès de liberté est un test pour toutes nos libertés, notre capacité à se parler et à se mélanger sans se renier. Ce droit est menacé. Il doit être défendu sans faiblir.»

À ce combat des plumes, les personnalités politiques de droite assistent sans rien dire - ou presque, comme l'a relevé le quotidien Le Figaro. Les lecteurs français, eux, ne semblent pas s'en lasser. Deux semaines après sa sortie, Éloge du blasphème est introuvable en librairie en France: le livre fait actuellement l'objet d'une réimpression.

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L'APRÈS-CHARLIE, EN LIBRAIRIE

Charb, Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes, Les Échappés

Sortie le 26 mai au Québec

Emmanuel Todd, Qui est Charlie? Sociologie d'une crise religieuse, Seuil

Sortie le 9 juin au Québec

Caroline Fourest, Éloge du blasphème, Grasset

Sortie le 5 juin au Québec

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