Écosse: je t'aime... moi non plus

Fiona et Bruce Wilson, d'Édimbourg, vivent ensemble depuis... (PHOTO LORRAINE MALLINDER, COLLABORATION SPÉCIALE)

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Fiona et Bruce Wilson, d'Édimbourg, vivent ensemble depuis 23 ans. Pour la première fois de leur vie, ils sont en désaccord sur un sujet fondamental: le référendum écossais.

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Référendum écossais
Référendum écossais

Le 18 septembre les Écossais sont appelés aux urnes pour dire Oui ou Non à l'indépendance. Quatre millions d'électeurs qui devront choisir entre le maintien au sein du Royaume-Uni en tant que nation constitutive ou encore la souveraineté. »

(Édimbourg) Il y a lui et il y a elle. Comme il y a le camp du Oui pour l'indépendance de l'Écosse et celui du Non, qui milite pour la préservation du Royaume-Uni. Qui pense quoi et pourquoi? À une semaine du référendum, portrait d'une nation divisée, à travers l'histoire d'un couple déchiré.

Il est écossais, originaire des Highlands. Elle est moitié anglaise et a grandi à Londres.

Ils se sont rencontrés à l'université et vivent dans un appartement chic d'Édimbourg, avec leur fils de 9 ans.

En 23 ans de vie commune, Bruce et Fiona Wilson ne se sont jamais chamaillés, «sauf peut-être au sujet de la musique», souligne Bruce, en donnant un petit coup de coude à sa femme.

Mais pour la première fois de leur vie, ils sont en désaccord sur un sujet fondamental: le référendum écossais.

Il est pour l'indépendance et elle est contre.

Il aimerait que l'Écosse vole de ses propres ailes; elle voudrait que le Royaume-Uni reste intact.

Il va voter Yes. Elle va voter No.

«C'est peut-être émotif, mais je crois que nous sommes plus forts en restant ensemble», lance Fiona.

«Politiquement, culturellement, nous sommes distincts du reste du Royaume-Uni, rétorque Bruce. Si on se sépare, on pourra mieux protéger notre société.»

Le sujet est assez délicat pour qu'ils évitent d'en débattre en privé. «On en parle parfois autour d'une table, avec des amis. Mais jamais seule à seul», souligne Fiona.

Malgré tout, leurs divergences refont parfois surface.

La veille de notre entrevue, Fiona avait fait des muffins dans des moules en papier aux couleurs du drapeau britannique. Quand il est entré dans la cuisine, Bruce s'est empressé de les faire disparaître.

«Il a fallu que je lui dise que ce n'était pas une prise de position politique, mais simplement des moules à muffins, lance-t-elle. Il en a remis quelques-uns sur la table, mais à contrecoeur!»

Séduire les indécis

Bruce et Fiona, âgés respectivement de 43 et 44 ans, s'amusent de leurs divergences d'opinions. Il n'essaie pas de la convertir; elle n'essaie pas de le convaincre.

Mais on ne peut pas en dire autant des militants et des politiciens de chaque camp, qui redoublent d'efforts pour gagner des appuis à moins d'une semaine du scrutin, qui aura lieu jeudi.

Si la campagne a mis longtemps à lever, elle est maintenant à son sommet. Depuis le dernier débat télévisé entre le premier ministre écossais, Alex Salmond (leader du Yes), et son opposant, Alistair Darling (représentant du No), les esprits ont commencé à s'échauffer. Les deux camps tentent de séduire les 11% d'indécis, une frange de l'électorat qui sera déterminante le soir du vote: le Oui traîne la patte par une marge de deux à six points, selon les derniers sondages.

Menée par le Scottish National Party et une cohorte de groupes citoyens, la campagne du Oui brille par son enthousiasme et son optimisme. Son message est clair: si elle se sépare du Royaume-Uni, l'Écosse sera un pays plus progressiste et plus prospère.

Le camp du Non, lui, est plutôt sur la défensive. Mené par les trois grands partis de Westminster (conservateur, travailliste, libéral-démocrate), il affirme que l'Écosse risque gros si elle fait ce saut dans le vide.

L'Écosse à gauche, la Grande-Bretagne à droite

Depuis le rétablissement du parlement écossais, en 1998 (la fameuse «dévolution»), l'Écosse a repris en main une partie de ses affaires internes. Mais ses pouvoirs restent limités. Les grandes décisions - militaires, internationales, budgétaires - sont prises par le gouvernement central, à Londres, qui est rarement celui que les Écossais ont voulu.

«Westminster produit des gouvernements conservateurs, alors que nous ne votons jamais conservateur, lance Derek Howie, militant du Oui. On représente moins de 10% de l'électorat. Il faut en finir avec ce déficit démocratique. Il faut que les décisions soient prises ici, par des politiciens d'ici.»

«Beaucoup de choses sont décidées selon les besoins de Londres au lieu des nôtres», ajoute John McCurty, partisan travailliste désabusé qui s'est rallié au Oui.

L'Écosse est traditionnellement à gauche, et nombreux sont ses habitants qui se sentent enfermés dans une Grande-Bretagne dirigée à droite.

Alors que Westminster privatise un peu partout, l'Écosse reste championne de l'État-providence: elle veut défendre la gratuité de son système de santé et des études universitaires. Selon le camp du Oui, seule une Écosse indépendante pourra protéger ces acquis.

Sur le front extérieur, il y a d'autres différences. L'Écosse est résolument pro-Europe, alors que la Grande-Bretagne tend vers l'isolationnisme. La perspective que le Royaume-Uni se retire de l'Union européenne (il y aura un référendum sur la question en 2017) inquiète de nombreux Écossais.

L'Écosse, en outre, ne souscrit pas du tout à la politique étrangère de Londres. Une décennie après l'invasion de l'Irak, elle n'a toujours pas pardonné à Tony Blair d'y avoir consenti. Un double affront compte tenu du fait que Blair représentait le Parti travailliste, historiquement appuyé par les Écossais. Les indépendantistes promettent qu'une Écosse libre sera plus pacifiste et qu'elle se débarrassera des armes nucléaires que Londres a «parquées» chez elle.

Better Together, prône le Non

Pour le camp du Oui, il ne fait aucun doute que l'Écosse a les moyens de son indépendance. Le pays possède 90% des réserves de gaz et de pétrole du Royaume-Uni, une ressource qui lui permettrait non seulement de mettre son autonomie sur les rails, mais aussi de s'enrichir exponentiellement. Alex Salmond fait miroiter des profits de 110 milliards de dollars d'ici à 2018.

Les partisans du Non disent au contraire que le pari est risqué. Avec l'instabilité des marchés et les réserves pétrolières qui s'épuisent, ils craignent que l'Écosse soit plus fragile économiquement sans l'appui de la toute-puissante Angleterre. Comme le dit le slogan de leur campagne (Better Together), ils affirment que le Royaume est meilleur «uni» que divisé.

«Il y a beaucoup d'incertitudes, fait valoir David Whitton, porte-parole du Non rencontré dans les bureaux de Better Together à Glasgow. L'Écosse a du succès parce qu'elle fait partie du Royaume-Uni, avec qui elle a 70% de ses échanges commerciaux. Cette union avec l'Angleterre dure depuis 307 ans. Nous sommes socialement et économiquement totalement intégrés. Pourquoi briser ça? Pourquoi ajouter des barrières qui n'existent pas et qui augmenteraient inévitablement les coûts?»

«Il faut y penser parce que, une fois le choix fait, il sera irrévocable.»

Souveraine un jour

Fiona regarde son mari avec un sourire complice. Ils se tiennent par la main. Leurs différends politiques n'ont visiblement pas d'impact sur leur petit Royaume-Uni familial. Leur fils de 9 ans veut voter comme sa mère? Bruce hausse les épaules. «Du moment qu'il adopte mes goûts musicaux!» dit-il en riant.

En sera-t-il ainsi pour l'Écosse?

Bien que peu perceptibles, les tensions sur le terrain sont réelles. Des incidents liés à la campagne référendaire ont été signalés ici et là. À moins d'une semaine du grand soir, certains se demandent si ce débat polarisant ne causera pas de tort à la proverbiale solidarité écossaise.

«Ce processus crée forcément la dissension, observe David Whitton. Il y a des divisions dans les familles, dans l'Église, dans le système de justice, dans le monde des affaires. Si le Oui perd, il y a aussi le spectre d'un autre référendum... Le bon côté, c'est que tout cela a énergisé la politique dans le pays.»

Sur ce point, le camp du Oui est d'accord: «La campagne référendaire a peut-être divisé la population, mais elle a aussi éveillé les consciences, lance Neil Hay, qui coordonne la campagne du Oui dans Édimbourg-Sud. Il y a des tiraillements, mais nous avons ouvert une boîte qui ne se refermera pas. Il y a un engagement qu'on n'avait jamais vu avant.

«Au final, il faut voir ça comme un plus. Peu importe qui gagne, il y aura une célébration le 18 septembre. Comme disait Margot McDonald (députée vedette du SNP, morte en 2014): pendant un jour au moins, l'Écosse aura été souveraine...»

Sept choses que les Écossais n'ont (peut-être) pas pardonnées aux Anglais

1. L'exécution de William Braveheart Wallace

Héros des guerres d'indépendance contre l'Angleterre, William Wallace est exécuté dans des conditions atroces à Londres, le 23 août 1305. Son corps est traîné par des chevaux entre Westminster et la Tour de Londres, avant d'être pendu, éventré, décapité et démembré. Les parties de son corps sont ensuite envoyées aux quatre coins du Royaume en guise d'avertissement. Wallace n'en deviendra que plus légendaire, et a même fait l'objet d'un film bien connu, incarné par Mel Gibson.

2. La décapitation de Mary Queen of Scots

Mal-aimée de l'élite protestante écossaise en raison de son allégeance catholique, Mary Stuart abdique en 1567, après six ans d'un règne trouble parsemé d'intrigues et d'assassinats. Réfugiée à Londres chez sa cousine Élisabeth 1re, elle est enfermée pendant 18 ans et finalement jugée coupable de complot contre la reine d'Angleterre. Elle est décapitée le 8 février 1587.

3. La défaite de Culloden

Le massacre de Culloden, le 16 avril 1746, achève de mater l'insurrection jacobite (nationalistes écossais, catholiques) contre le colonisateur anglais. Le prince Bonnie Charlie, qui espérait par cette bataille rétablir le trône des Stuart en Écosse, doit s'enfuir. La plupart de ses hommes sont poursuivis et découpés en morceaux sous les ordres du général Cumberland, alias «le boucher». Plus rien désormais n'entravera la bonne marche du Royaume dit «uni» et l'application des politiques de Westminster, qui ne seront pas toujours favorables aux Écossais.

4. L'Acte de proscription ou Acte vestimentaire, de 1746

Conséquence directe de la bataille de Culloden, cette loi répressive interdit autant le port du kilt et du tartan que le fait de parler la langue gaélique. Elle vise non seulement la destruction de la culture, mais aussi l'assimilation des habitants des Highlands écossais. Seuls les Écossais qui font partie de l'armée britannique pourront continuer à porter le kilt et le tartan, une tradition qui se prolongera jusqu'au XXe siècle. Le Dress Act sera tout de même allégé en 1782 grâce au lobby écossais de Londres. Le gaélique continuera d'être marginalisé, devenant pratiquement une langue morte.

5. Les Highland Clearances

Ces réformes agraires controversées, imposées par Londres aux XVIIIe et XIXe siècles, ont profondément modifié le mode de vie ancestral des Highlands, en remplaçant notamment l'agriculture par l'élevage des moutons. Évincées par les nouveaux propriétaires terriens commandités par l'Angleterre, des populations complètes seront déplacées de force; certains seront obligés de s'exiler en Amérique. Une grande partie de l'immigration écossaise au Canada date de cette époque, ce qui explique l'importante présence écossaise à Montréal.

6. Le Poll Tax de Margaret Thatcher

En 1990, les Écossais servent de cobayes pour le nouvel impôt du gouvernement conservateur de Margaret Thatcher, qui se veut égal pour tout le monde et non basé sur le revenu. Cette politique injuste, qui vise à redresser l'économie, accentue le mécontentement des Écossais à l'endroit des «tories» et ravive leur désir d'indépendance. Aujourd'hui encore, les Écossais se méfient des conservateurs, dont les politiques de droite tranchent avec leur vision sociale-démocrate du monde.

7. Le paternalisme de Londres

De menaces en épouvantails, le Royaume-Uni a tout fait pour décourager les Écossais de se séparer. Une attitude que d'aucuns jugent arrogante, à l'image du paternalisme que Londres a souvent entretenu à l'égard des Écossais. «La campagne Better Together [pour le maintien de l'union] est très maladroite et tend à montrer que les Écossais sont un peu des sous-développés ou encore de grands enfants qui ne sauraient pas se gouverner. Ç'a été très malhabile», souligne François-Charles Mougel, professeur émérite d'histoire à Science-Po Bordeaux.

L'union a aussi profité aux Écossais

On a l'impression que les Écossais sont les grands perdants de l'union de 1707 avec l'Angleterre. C'est faux, nuance l'historien écossais Tom Devine: «Le sentiment de victimisation écossais date du XXe siècle, pas avant. L'union de 1707 a permis aux Écossais d'avoir accès au marché impérial britannique. Si bien que l'Écosse est passée d'une des nations les plus pauvres d'Europe à la deuxième nation en termes de richesse en 1880. Le problème commence à partir de l'entre-deux-guerres, quand elle amorce un long déclin économique. Tout le complexe industriel écossais (machinerie lourde, mines, métallurgie, construction navale) est devenu menacé. Le pays n'a pas réussi à avoir une deuxième révolution industrielle axée sur le marché intérieur et les consommateurs. Le nationalisme écossais a alors recommencé à prendre de la vigueur.»




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