Référendum: des Écossais d'ici se prononcent

(De gauche à droite) James Quigley, Derek Robertson,... (PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE)

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(De gauche à droite) James Quigley, Derek Robertson, Kathryn Urbaniak et Angus Bell devant la statue du poète national écossais Robert Burns, au square Dorchester à Montréal.

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À un mois du référendum sur l'indépendance en Écosse, La Presse tâte le pouls de quatre jeunes Écossais établis au Québec et dresse le portrait de cette communauté ancrée dans notre paysage depuis plusieurs siècles.

Entrons dans le vif du sujet. L'indépendance de l'Écosse, vous êtes pour ou contre?

JAMES QUIGLEY

Philosophiquement, je voterais oui. Sauf que je n'aime pas les gens qui proposent l'indépendance. Ni leur façon de la proposer. Je crois que le leader du SNP (Scottish National Party) Alex Salmond est un charlatan et un menteur. Le parti se résume à son opinion, il n'y a pas de large représentation de points de vue.

ANGUS BELL

Moi, j'aime bien les dictatures, mais je voterais non. Je ne vois pas d'avantages économiques à ce que l'Écosse se retire du Royaume-Uni [...]. Politiquement, je ne vois pas le but non plus. Nous sommes déjà bien représentés au Parlement britannique. Je comprends d'où vient le mouvement. Le thatchérisme, les années 80... Mais le monde a changé.

KATHRYN URBANIAK

Le désir d'indépendance vient de la partie émotive de l'identité nationaliste. Ce serait génial que l'Écosse ait encore plus de pouvoirs. Mais d'un point de vue pragmatique, je voterais non, entre autres parce que je ne suis pas d'accord avec l'idée de fermer Faslane [base navale britannique, au coeur des enjeux sur l'indépendance]. Pour moi, c'est une bonne chose que la politique étrangère et la défense militaire soient gérées par Westminster. Sans parler de notre place au sein de l'OTAN et dans l'Union européenne.

DEREK ROBERTSON

Je dois être un grand romantique, mais moi, je suis pour... contrairement à ma femme! J'étais d'abord hésitant. Mais plus je lis sur la question, plus je m'aperçois que c'est économiquement viable. Il y a des études qui disent que l'Écosse supporte un bonne partie de l'économie britannique, et non l'inverse. Il y a moyen d'être émotif et pragmatique en même temps.

JQ

Proposer l'indépendance pour des raisons purement économiques est, à mon avis, assez désespéré. Politiquement, je ne suis pas plus convaincu. Le fait de faire partie du Royaume-Uni nous met en bonne position dans l'Union européenne. Une fois indépendants, est-ce qu'on aurait autant de pouvoir? Au lieu d'être en deuxième place, on serait en 28e ou 29e place..

DR

Attention. Il ne faut pas oublier qu'il y a aussi une vague de droite en Angleterre qui veut sortir le Royaume-Uni de l'Europe. Il faut en tenir compte. On ne sait pas ce que l'avenir nous réserve. Il n'y a peut-être pas de garantie qu'une Écosse indépendante fera partie de l'Europe, mais il n'y a pas non plus de garantie que le Royaume-Uni va rester dans l'Union européenne...

Le SNP a décidé que les Écossais vivant hors d'Écosse ne pourraient pas voter au référendum. C'est quelque chose qui vous choque?

JQ

C'est un geste délibéré de la part de Salmond. Il a vu que les expatriés étaient plus susceptibles de voter non, alors il a unilatéralement décidé de les exclure. C'est une honte!

KU

C'est frustrant, mais il faut assumer. On a choisi de quitter l'Écosse et de fonder nos familles ici...

AB

Ce serait plus frustrant d'être des Écossais vivant en Angleterre et de ne pas pouvoir voter. Mais ici? Je ne sais pas. On est assez coupés de l'Écosse. Cela dit, ce référendum nous touche quand même. Nous avons encore notre citoyenneté britannique et nous sommes membres de l'Union européenne. On ne sait pas ce que l'avenir nous réserve. Qui sait si nos enfants ne voudront pas un jour retourner y vivre?

Vous vivez au Québec depuis plusieurs années, une province marquée par des projets nationalistes. Cela a-t-il changé votre perception de l'indépendance écossaise?

AB

Cela m'a certainement donné un peu de perspective. Les circonstances sont différentes, mais le Québec me semble un peu plus avancé dans le processus: vous avez déjà eu deux référendums sur l'indépendance. Par contre, il y a encore des gens ici qui sont divisés et amers. Je crois que les gens en Écosse ne sont pas tout à fait conscients des cicatrices qu'un référendum peut laisser. Même si ça finit 51-49, la moitié de la population sera contrariée. Et leur colère ne se calmera pas le lendemain du vote.

JQ

C'est une de mes craintes, ça: que le Non gagne par une petite marge. Et que ceux qui ont perdu ne l'acceptent pas et poussent pour un autre référendum.

DR

C'est difficile de comparer. En fait, les deux nationalismes sont assez différents. Ici, que tu penses à droite ou à gauche, la politique tourne d'abord autour de la langue. C'est un débat qui me donne l'impression d'être un outsider. Même si je travaille dans un milieu francophone, je ne sens pas vraiment que ça m'inclut... En Écosse, le mouvement indépendantiste est beaucoup plus civique que culturel. Le SNP est un parti de centre gauche qui est pro-immigration et pro-multiculturalisme. D'ailleurs, j'ai lu un papier l'autre jour disant que les Indiens, les Pakistanais et les Bangladais étaient majoritairement pour l'indépendance. Le SNP a beaucoup recruté dans ces communautés. Il sait que ce sera un atout économique pour un pays indépendant.

AB

Ah! les fameux «cricket votes»! C'est ironique, parce qu'en fait, beaucoup de nationalistes écossais sont racistes envers les Anglais! Ils sont accueillants pour tout le monde, sauf pour ces maudits Anglais! (Rires).

Des activités annuelles comme les Highland Games sont... (PHOTO ALAIN DéCARIE, LA PRESSE) - image 2.0

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Des activités annuelles comme les Highland Games sont un ciment social pour la communauté.

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Une communauté réduite mais active

Chaque fois qu'il passe devant l'hôpital Royal Victoria, Derek Robertson n'en revient pas: le bâtiment ressemble comme deux gouttes d'eau à l'Infirmerie royale d'Édimbourg. Normal: son architecte, un Britannique du nom de Henry Saxon Snell, s'était directement inspiré du célèbre bâtiment écossais.

«À Montréal, l'héritage écossais est là. On le voit partout», lance Derek, natif de Glasgow, qui vit au Québec depuis huit ans.

On a tendance à l'oublier, mais l'immigration écossaise a fait sa marque de façon durable à Montréal, que ce soit par d'importantes institutions (le Royal Vic, l'Université McGill), des bâtiments historiques (l'hôtel Windsor, l'édifice Bell, le musée McCord) et plusieurs noms de rues (Hutchison, Mackay, Drummond, Simpson) associés à des personnages clés de l'histoire de la ville.

Splendeur passée, diront certains. Avec raison.

La grande époque du Montréal écossais est loin derrière nous. La communauté, assez petite, n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a été. Son influence a faibli. Plusieurs familles ont quitté le Québec pour l'Ontario après l'élection du Parti québécois, en 1976. Quant à la St. Andrew's Society, principale organisation de la communauté, ses membres vieillissent. Un sondage réalisé par la société il y a cinq ans a révélé que plus de la moitié de ses membres avaient 70 ans ou plus, dit le président de la société, Scot Diamond.

Les Écossais de Montréal n'en demeurent pas moins actifs culturellement.

Des activités annuelles comme le Burns Supper (grand repas en hommage au poète écossais), la dégustation de whisky A Taste of Scotland, les Highland Games (qui ont repris cette année après un hiatus d'un an) et le classique bal de St. Andrew continuent d'être un ciment social dans la communauté.

«Il y a des gens ici qui ne veulent pas perdre les traditions et qui se vouent à la préservation de cette culture», note encore M. Diamond.

Nouvelle génération

Une nouvelle génération d'immigrés écossais semble aussi vouloir prendre le relais. Ils sont jeunes, instruits et, contrairement à l'ancienne génération, ils sont nés en Écosse.

Organisées par le truchement de Facebook (#Montreal Scottish and Celtic Culture), leurs rencontres mensuelles attirent en moyenne une vingtaine de personnes, qui se retrouvent pour prendre un verre et échanger. «De temps en temps, c'est bon de voir des gens qui ont les mêmes références culturelles que soi, souligne Angus Bell, qui participe régulièrement à ces rencontres. Sinon, on ne saurait pas avec qui faire des blagues sur Sheena Easton!»

La politique écossaise fait évidemment partie de leurs conversations, disent-ils. Mais, étrangement, ils ne parlent pas si souvent du référendum à venir.

«En réalité, le plus souvent, ce sont des Québécois qui nous en parlent, dit Derek Robertson, qui gère la page Facebook du groupe. Quand je dis que je suis Écossais, la première question qu'on me pose, c'est: "Es-tu pour l'indépendance de l'Écosse?" Et la deuxième, c'est: "Es-tu pour l'indépendance du Québec?"»

En chiffres

119 000

Nombre de Montréalais qui se disent d'origine écossaise

568 000

Nombre de Canadiens originaires d'Écosse

4 170 000

Nombre de Canadiens qui disent avoir du sang écossais

Un peu d'histoire

L'immigration écossaise est l'une des plus anciennes du Québec. Sa contribution, qui s'étend sur 250 ans, n'est pas à négliger.

Dès le début du XVIIIe siècle, le pêcheur et agriculteur Abraham Martin s'installe dans la région de Québec. Il est un des premiers Écossais connus à s'établir ici et va donner son nom à ce qu'on appelle aujourd'hui les plaines d'Abraham. Mais ce n'est qu'après la Conquête britannique, en 1763, que le mouvement prend de l'ampleur.

Les premiers immigrants sont, pour beaucoup, des agriculteurs poussés au chômage par la révolution industrielle et les réformes agraires controversées (Lowland et Highland clearances) qui touchent l'Écosse. Si certains ont les moyens de s'acheter une terre au Québec, la plupart vont refaire leur vie en ville, et particulièrement à Montréal.

Doués pour les affaires, ils ne tardent pas à tirer leur épingle du jeu. On les retrouve dans le commerce des fourrures, l'import-export, le transport ou la haute finance. Ainsi naîtront des compagnies durables comme la Banque de Montréal, la Redpath Sugar, la Standard Life et la Morgan & Co., qui sera éventuellement rachetée par La Baie en 1960.

Leur rôle sera tout aussi important dans le développement du Montréal commercial et industriel. C'est à un certain John Young qu'on doit la construction du pont Victoria et l'agrandissement du lac Saint-Pierre, ce qui permettra au port de Montréal de jouer dans les ligues internationales à partir de 1853. Pensons aussi au chemin de fer du Canadien Pacifique (CP Rail), qui n'aurait peut-être pas vu le jour, en 1886, sans la persévérance de trois Écossais : Lord Mount Stephen, Lord Strathcona et R.B. Angus.

Nombre de ces redoutables hommes d'affaires en profiteront pour tâter de la politique et de la philanthropie. C'est ainsi qu'après avoir fait fortune dans le commerce de la fourrure, un certain James McGill finance la création de l'université qui porte son nom. Un autre McGill, Peter celui-là, deviendra le premier maire anglophone de Montréal, de 1840 à 1842.

Cette indiscutable réussite explique en partie le dynamisme de la haute société écossaise de Montréal, qui brille depuis plus de deux siècles dans le quartier du Golden Square Mile (près de l'Université McGill) ou sur les contreforts de Westmount.

Et si, aujourd'hui, l'immigration écossaise a pratiquement cessé au Québec, la communauté, elle, continue d'entretenir sa culture et de se manifester ponctuellement par des événements qui ne lésinent ni sur le kilt, ni sur la cornemuse, ni sur le bon scotch.




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