Prostitution: le modèle suédois, miracle ou échec?

En Suède, acheter des services sexuels est criminel,... (Photo d'archives, Reuters)

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En Suède, acheter des services sexuels est criminel, mais en vendre est permis. Les prostituées travaillent en toute légalité.

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(Stockholm, Suède) Le gouvernement Harper devra bientôt revoir sa loi sur la prostitution, invalidée en partie par la Cour suprême parce qu'elle met en danger la vie et la sécurité des prostituées. Ottawa est tenté par le modèle suédois, qui incrimine plutôt les clients. Adoptée en 1999, la loi aurait permis de diminuer de moitié le nombre de prostituées. Certains crient au miracle, d'autres affirment que les prostituées ont simplement migré vers l'internet. La Presse s'est rendue à Stockholm.

Le soir, Anna* (*les noms des prostituées sont fictifs), 60 ans, arpente Samuelsgatan et Malmskillnadsgatan, les deux seules rues de Stockholm fréquentées par des prostituées. Une poignée de filles font le trottoir. Les autres se sont réfugiées sur l'internet.

Vêtue d'un pantalon en cuir, juchée sur des talons hauts, Anna attend les rares clients qui osent s'aventurer dans Samuelsgatan. Depuis qu'ils risquent la prison ou une amende salée, ils sont nerveux. Tout se fait à la sauvette. Les hommes parlent aux femmes en jetant un regard inquiet au-dessus de leur épaule. Ils vivent dans la hantise de se faire arrêter par la police. En Suède, payer une prostituée est non seulement un crime, mais aussi une honte.

Anna est avec une «collègue» italienne, Carlotta. Cheveux blonds, bottes noires, vernis à ongles bruns, sacoche dans une main, cigarette dans l'autre. Carlotta affirme qu'elle n'a que 40 ans, mais le fond de teint figé dans les rides de son visage trahit le poids des années.

Il est 23h. On cherche un endroit tranquille pour discuter. Dans le quartier commercial où sont situées Samuelsgatan et Malmskillnadsgatan, tout est fermé. L'endroit est désert. L'éclairage cru des boutiques à la mode accentue l'aspect fantomatique des rues. On s'approche d'un café ouvert, mais Carlotta secoue la tête. Les serveurs la connaissent, ils vont la chasser. On déniche un bar, mais la musique tonitruante enterre nos voix. Pas évident de raconter sa vie de prostituée en hurlant.

On retourne dans la rue. Une voiture de police roule lentement dans Malmskillnadsgatan. À bord, trois policiers. Ils laissent les filles tranquilles. Acheter des services sexuels est criminel, mais en vendre est permis. Les prostituées travaillent en toute légalité.

Carlotta et Anna se plaignent. Il n'y a presque plus de clients. «La loi devait nous protéger, mais elle nous empêche de travailler», dit Carlotta.

Anna a quitté sa Pologne natale avec sa fille de 14 ans, à la recherche d'une vie normale. Elle s'est retrouvée sur le trottoir. Aujourd'hui, sa fille a 38 ans et Anna est toujours dans la rue à racoler des clients qui se font de plus en plus rares.

«Personne ne choisit de devenir prostitué», dit Carlotta. Elle s'impatiente. Elle ne veut plus me parler, car ma présence fait fuir les clients. Elle entraîne Anna avec elle.

Dans la rue Samuelsgatan, Lola, une jeune prostituée espagnole, accepte de répondre à quelques questions. Mince, jolie. Un jeans blanc immaculé moule ses longues jambes.

«La loi? Ça ne me dérange pas, répond-elle. Je n'ai aucun problème pour trouver des clients.»

Lola a 25 ans. Sa vraie vie est en Espagne, où vivent ses enfants âgés de 2 et 6 ans. Elle se prostitue depuis cinq ans. Elle gagne beaucoup d'argent, dit-elle: 10 000 couronnes par semaine (1700$).

Anna, Carlotta, Lola; une Polonaise, une Italienne, une Espagnole. Dans la rue, il n'y a pas de prostituées suédoises.

Le virage

Lorsque la Suède a adopté la loi qui criminalisait le client, en 1999, peu de pays y croyaient. «Ils trouvaient que c'était ridicule», raconte la chancelière, Anna Skarhed.

Avant d'être chancelière - le plus haut poste judiciaire en Suède -, Anna Skarhed a été juge à la Cour suprême. Elle a aussi présidé une commission chargée d'évaluer l'impact de la loi de 1999 sur la criminalisation des clients. Elle a remis son rapport en 2010.

Les travaux ont duré deux ans. Anna Skarhed prend une copie de son rapport qui traîne sur sa table de travail. Des fenêtres de son bureau, on voit l'embouchure du lac Mälar, qui se jette dans la mer Baltique. Stockholm est un archipel composé de 14 îles reliées par 52 ponts.

«Tous les effets pervers que nous redoutions ne se sont pas produits, affirme Anna Skarhed en tournant les pages de son rapport. La prostitution n'est pas devenue plus souterraine parce que les clients ont peur de se faire arrêter.»

Elle rejette l'idée que les prostituées sont plus à risque parce qu'elles n'ont pas le temps d'évaluer si un client est dangereux.

«Elles peuvent appeler la police si elles ont un problème», précise-t-elle.

Anna Skarhed ne s'en cache pas, le but de la loi est d'abolir la prostitution.

Vision angélique?

«Non, se défend-elle. Pour nous, c'est une question d'égalité hommes-femmes. Une société moderne ne peut pas accepter qu'un homme achète le corps d'une femme. En Allemagne, où la prostitution est légale, les jeunes de 18 ans vont voir une prostituée pour fêter l'obtention de leur diplôme. Ils s'en vantent. Ici, c'est impensable, la prostitution est une honte.»

Jonas Trolle, inspecteur de police principal, se joint à nous. Quarante-deux ans, jeans et grosses lunettes à monture carrée, il n'a pas l'allure d'un policier. C'est un farouche défenseur de la loi. La prostitution, dit-il, a diminué de façon spectaculaire depuis 1999.

«On compte environ 1000 prostituées en Suède et à peine une quinzaine dans les rues de Stockholm. Pour une ville de 1 million d'habitants, c'est vraiment peu. On peut remercier la loi.»

Et l'internet, où le nombre de prostituées a explosé?

«Il n'y a qu'une centaine d'escortes sur l'internet, proteste-t-il. Les annonces se dédoublent et donnent l'impression qu'il y en a beaucoup plus.»

Pia Turesson, une travailleuse sociale qui fait partie du programme d'aide aux prostituées de la ville de Stockholm, ne croit pas que le déclin de la prostitution de rue soit attribuable à la loi de 1999. «C'est l'internet qui a tout changé, affirme-t-elle. On donne trop de pouvoir à cette loi.»

Pye Jacobsson, elle, s'oppose férocement à la loi. Cette ancienne prostituée a créé une association, Rose Alliance, qui regroupe des travailleuses du sexe.

Elle conteste les chiffres. «La prostitution n'a pas diminué, elle s'est déplacée. Les chiffres de la police, c'est de la bullshit! Ils oublient les cinémas pornos et les saunas gais. Je ne dis pas qu'il y a 20 000 prostituées en Suède. La vérité serait plutôt entre 1000 et 20 000.»

L'internet a bouleversé le paysage de la prostitution. La création de l'Union européenne, qui a aboli les frontières, et la légalisation de la prostitution dans certains pays comme l'Allemagne et les Pays-Bas ont aussi contribué à faire exploser le marché en Europe.

La Suède est restée à l'abri de cette expansion phénoménale grâce à la loi de 1999, croit la chancelière Anna Skarhed.

«J'ai choisi ce métier»

Tout est blanc: le canapé en cuir, les tapis, les murs. Même le chat est blanc. Des souliers aux talons vertigineux traînent dans l'entrée du petit appartement d'une propreté maniaque.

«J'aime le blanc», dit Ines* (*Son nom de travail) en souriant. Elle est assise au bord du canapé, son ordinateur - blanc - à côté d'elle. Jeune, 26 ans, grande, filiforme, cheveux noirs qui tombent droit jusqu'au milieu du dos. Ses seins énormes pointent comme des obus. Elle bouge sans arrêt, son corps, ses mains, ses jambes. Son anglais est mâtiné d'un fort accent d'Europe du Nord, son suédois est minimaliste.

Ines travaille comme prostituée depuis six ans. Seule, sans proxénète. Elle annonce ses services sur l'internet (www.ero-escort.com). Ses charmes sont étalés sans pudeur. Ses tarifs aussi: 1000 couronnes (170$) pour 15 minutes, 1500 (200$) pour 30, 2500 (420$) pour une heure.

Elle reçoit ses clients chez elle, dans son trois-pièces immaculé. En six ans, elle en a vu de toutes les couleurs: des jeunes, des hommes mariés, des gentils, des arrogants, des «snobs qui ont beaucoup d'argent et qui ne se gênent pas pour me dire à quel point leur vie est formidable».

La plupart ont entre 35 et 45 ans. Elle n'est jamais tombée amoureuse d'un client. «Je les vois pour le sexe et ils me paient pour le sexe.»

Leurs demandes varient peu. La plupart veulent être dominés. Certains préfèrent être pénétrés avec un godemiché. Elle s'habille souvent en petite fille, en infirmière ou en secrétaire. Les talons hauts sont très populaires. «Ils veulent du sexe que leur femme ne leur donnera jamais», explique-t-elle.

Elle reçoit parfois des demandes particulières. «Des clients veulent me donner la fessée. On discute et je leur demande un supplément.»

Elle ne refuse rien, ou presque. Les hommes paient avant de se déshabiller.

***

Ines est née en Lituanie. Enfant unique, famille normale, vie banale. Sa mère travaille dans une banque, son père vend des pièces d'auto. Elle n'a été ni violée, ni victime d'abus, ni battue. Et elle n'est ni droguée ni accro à l'alcool. Elle a une seule dépendance: l'argent.

Elle se souvient de son premier client, un homme d'une quarantaine d'années. Elle étudiait à l'université, à Vilnius. Ses copines avaient de l'argent, elle n'arrivait pas à les suivre. Elle a flirté sur l'internet, puis, un soir, elle a plongé.

«J'étais très gênée, je ne savais pas quoi faire. Je n'étais pas douée. On a bu une bouteille de vin avant de se mettre au lit. J'ai oublié de lui demander de l'argent. En partant, il a laissé 150 € (225$) sur la table.»

Quand ses parents ont su qu'elle se prostituait, ils ont été bouleversés, choqués, enragés. Son père surtout, qui l'a rejetée. Depuis, ils ont renoué, mais ils ne parlent jamais de prostitution. La réalité est escamotée, c'est le prix à payer pour la réconciliation.

***

Ines habite au rez-de-chaussée d'un édifice de plusieurs étages. Rien de luxueux. Plusieurs immeubles semblables au sien partagent une cour intérieure. Ses voisins ne se doutent de rien, même si les clients entrent chez elle et en sortent avec une régularité de métronome.

«Les Suédois ne sont pas ouverts d'esprit, dit-elle. Ils ne comprennent pas les prostituées. Ils paient des impôts, ils ne commettent pas de crimes et ils respectent la loi. Ils sont de bons citoyens. Pour eux, la prostitution est noire, sombre.»

Elle a déjà lu dans le journal une histoire qui, selon elle, souligne le mépris des Suédois pour les prostituées. Une femme a loué son appartement pendant ses vacances. À son retour, la police lui a annoncé que sa locataire était une prostituée. Horrifiée, elle voulait brûler son lit et déménager.

Ines cache son métier comme une plaie honteuse. Jamais elle ne travaillerait dans la rue. «Rester debout dans la rue à attendre les clients? Mais tout le monde saurait que je suis une prostituée! J'aurais honte.»

Pas question de quitter la prostitution, du moins pour l'instant. «Quel métier pourrait me rapporter autant d'argent?», demande-t-elle.

Elle dit faire 100 000 couronnes par semaine (17 000$). Le vendredi, elle peut passer 15 clients.

«Plusieurs prostituées ne sont pas heureuses, croit-elle. Certaines ont des enfants et elles font ce métier parce qu'elles ont besoin d'argent. Ce n'est pas mon cas. Je suis jeune, libre et je n'ai pas d'enfant. J'ai choisi ce métier.»

Elle a aussi choisi la Suède parce que c'est un pays riche et non violent. Si elle avait des problèmes avec un client, elle appellerait la police sans hésiter. «Je ne fais rien d'illégal», dit-elle.

Elle aimerait rencontrer un «gentil garçon» qui l'épouserait. Elle aurait des enfants, une famille, une vie normale étalée au grand jour. Sans honte.

Amende et casier judiciaire

Depuis 1999, aucun client n'a été jeté en prison. La plupart plaident coupables et paient l'amende, calculée en fonction de leurs revenus, pour étouffer l'affaire. Si une cause se retrouve devant le tribunal, le client écope d'une peine avec sursis. «Ils ne vont pas en prison, mais ils ont un casier judiciaire», explique Lise Tamm, procureure en chef du parquet international de Stockholm.

En 2011, la peine d'emprisonnement est passée de six mois à un an, mais les juges sont trop indulgents, affirme Lise Tamm. «Il faut oser, dit-elle. Nous avons besoin de juges plus courageux.»

Elle rappelle l'histoire d'un juge de la Cour suprême, Leif Thorsson, qui a admis avoir couché avec un prostitué de 20 ans en 2005.

Lise Tamm poursuit non seulement les clients, mais aussi les proxénètes. Elle démantèle les réseaux étrangers - roumains, lituaniens, nigérians... «Au parquet international, on hérite des grosses affaires», précise-t-elle.

La loi qui criminalise les clients a chamboulé son travail. «Tout est plus facile, dit-elle. Je peux examiner les comptes bancaires des proxénètes et des clients et les obliger à se présenter en cour.»

Elle ne comprend pas les femmes qui vendent leur corps et les hommes qui «paient des femmes pour se satisfaire». Combat moral?

«Non, répond Lise Tamm. C'est une question d'égalité hommes-femmes. C'est très important en Suède. On veut que tout soit égal, que les hommes s'occupent des enfants, que les femmes reçoivent le même salaire que les hommes. Cette égalité doit être partout, de la garderie au travail. La prostitution est mauvaise, car elle heurte ce principe égalitaire.»

La prostitution, en bref

La loi

Entrée en vigueur 1w janvier 1999.

Pénalités pour le client Amende calculée en fonction des revenus ou un an de prison.

Dix ans après l'adoption de la loi

2069 personnes ont commis des infractions; 590 ont fait l'objet de poursuites qui ont abouti à une amende ou à un non-lieu.

Avant 1999

Illégal: maisons de prostitution, proxénétisme.

Légal: vendre et acheter des services sexuels.

Après 1999

Illégal: maisons de prostitution, proxénétisme, acheter des services sexuels.

Légal: vendre des services sexuels.

Peine d'emprisonnement pour les proxénètes Quatre ans

Pays qui ont imité la loi suédoise

Norvège, Islande et France (il manque l'approbation du Sénat)

Les prostituées

Dans les années 70: 3000 prostituées; 500 maisons de prostitution camouflées en sex clubs, salons de massage et studios de mannequins.

Aujourd'hui: 1000 prostituées, internet inclus.

La moitié des prostituées sont des immigrées (Estonie, Pologne, Roumanie, Russie, Bulgarie, Thaïlande, Nigeria); les autres sont suédoises. Le tiers des prostituées seraient dans la rue (entre 100 et 200 à Stockholm); les autres, à l'intérieur.

Les clients

D'adolescent à octogénaire. La plupart ont entre 30 et 50 ans. Ils proviennent de toutes les classes sociales. Plusieurs ont un travail et des revenus réguliers. Un sur deux est marié; 40% ont des enfants. Un sur deux a fait des études secondaires ou supérieures.

Selon deux sondages comparatifs, le nombre de clients a diminué. En 1996, 13,6% des hommes achetaient des services sexuels. En 2008, ce nombre avait chuté à 7,9%.

La Suède en chiffres

Nom: Royaume de Suède

Population: 9,5 millions d'habitants

Capitale: Stockholm. Population: 850 000 habitants (agglomération: 1,3 million).

Membre de l'Union européenne depuis 1994.

PIB par habitant: 53 170$.

Sources: BBC et Wikipédia




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