Guerre des nerfs et impunité

Des centaines de manifestants pro-européens se sont rassemblés... (PHOTO GLEB GARANICH, REUTERS)

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Des centaines de manifestants pro-européens se sont rassemblés en automobiles, le 29 décembre dernier, près de la résidence du président Ianoukovitch. Depuis, certains d'entre eux ont été victimes de représailles, vraisemblablement de la part du régime.

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Née en novembre de la volte-face du pouvoir, qui a renoncé à un rapprochement avec l'UE pour signer un accord avec Moscou, la contestation ukrainienne s'est depuis muée en révolte contre le président Ianoukovitch. Une crise qui plonge l'Ukraine au bord de la guerre civile, alors que les affrontements entre opposants et forces de l'ordre ont fait des dizaines de morts et des centaines de blessés. »

Agnès Gruda

Envoyée spéciale

La Presse

(KIEV) Quand des policiers ont frappé une première fois à sa porte, début décembre, Inna Tsarkova a d'abord eu envie de rire. Ils lui demandaient de signer un constat de délit pour avoir refusé, quelques jours plus tôt, de ranger son auto à la demande de la police.

Ce qu'elle a trouvé drôle, sur le coup, c'est qu'elle n'avait pas pu commettre ce «crime» pour la simple raison que le jour de sa prétendue faute, elle se trouvait à l'extérieur de Kiev, dans sa maison de campagne. «Vous ne pouvez pas me faire signer ce document», a-t-elle dit aux policiers, en traitant leur demande avec humour. Et elle a tenu parole: elle n'a rien signé du tout.

La deuxième fois où les policiers se sont présentés chez elle, Inna Tsarkova a refusé de leur ouvrir la porte. Et la troisième fois, elle n'était carrément pas là. Les agents de l'ordre en ont profité pour dresser leur procès-verbal en son absence.

Analyste politique à l'ambassade canadienne à Kiev, Inna Tsarkova sait bien quelle est sa véritable faute. Comme des centaines d'autres habitants de la capitale, le 29 décembre dernier, elle s'est jointe à une manifestation d'automobilistes - ce qu'on a appelé ici «automaïdan», du nom de la place occupée par les opposants ukrainiens - , qui étaient invités chaque dimanche à se pointer devant la résidence présidentielle, à une vingtaine de kilomètres du centre-ville.

Et comme 2000 autres automobilistes, Inna Tsarkova a été jugée coupable d'une infraction qui lui a valu la plus sévère peine possible: son permis de conduire a été suspendu pour six mois.

Mais le pire, pour elle, ce n'est pas tant qu'elle ne peut plus conduire son auto. Le pire, c'est qu'elle n'a plus d'auto... Cela s'est passé dans la nuit du 31 janvier au 1er février derniers. Inna Tsarkova dormait déjà, et c'est son mari, qui regardait la télévision, qui a aperçu une drôle de lueur par la fenêtre. Quand il est allé dehors, l'auto du couple était déjà en flammes.

Théoriquement, la police a ouvert une enquête criminelle sur cette attaque, même si elle penche en faveur du scénario du court-circuit. Mais Inna Tsarkova ne se fait pas d'illusions: «Je ne crois pas qu'on trouvera un jour celui qui a fait ça.»

D'autant plus qu'elle n'est pas la seule: dans les jours qui ont suivi la manifestation du 29 décembre, au moins une trentaine d'autos ont été incendiées à Kiev. De façon plus troublante encore, le nom de Mme Tsarkova faisait partie d'une liste de 2000 automobilistes, mystérieusement apparue sur l'internet pendant ces jours de grande tension à Kiev.

«Cette liste contenait nos noms, nos adresses, des informations bancaires, le numéro du passeport», énumère Mme Tsarkova. «Ce n'est que la semaine dernière que j'ai vraiment réalisé que quelqu'un, quelque part, sait où je vis. Qui sait ce qu'il fera la prochaine fois. Ces gens-là peuvent vous battre, vous kidnapper...»

Pour cette femme de 49 ans, il ne fait pas de doute que sa condamnation et la destruction de son auto sont liées. Et que dans les deux cas, il s'agissait de «punir» les gens qui ont osé aller manifester devant la résidence présidentielle.

Des casseurs de connivence avec la police

Zik-TV, une télévision en ligne favorable au mouvement de protestation qui agite l'Ukraine depuis près de trois mois, parvient à la même conclusion. Selon ce qu'affirme son site internet, «les attaques contre les autos sont le fait de casseurs qui travaillent en connivence avec la police». «Ils veulent intimider les gens, les forcer à rester loin des manifestations», juge Inna Tsarkova.

Celle-ci a intenté une procédure d'appel contre la décision du tribunal administratif lui retirant son permis de conduire. Sa cause doit être entendue demain. Mais là encore, elle ne rêve pas en couleurs: elle ne s'attend pas vraiment à ce que la sentence soit renversée.

Son scepticisme est généralement partagé en Ukraine. Selon un récent sondage, à peine 12% des Ukrainiens font confiance aux tribunaux, et 80% s'en méfient. La police suit de près, avec un taux de méfiance de 77%.

Au-delà du rejet du processus d'intégration à l'Union européenne, qui a été l'élément déclencheur de la révolte ukrainienne, ce sentiment d'impuissance face aux institutions censées protéger les citoyens ajoute à la détermination des manifestants. Plusieurs se disent qu'ils n'ont plus vraiment le choix. Que s'ils reculent aujourd'hui, ils risquent de se retrouver rapidement devant la justice.




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