Turquie: Erdogan, ange des Turcs noirs, démon des Turcs blancs

Né en 1954 dans le nord-est du pays,... (Photo: AP)

Agrandir

Né en 1954 dans le nord-est du pays, Recep Tayyip Erdogan est l'incarnation même de la nouvelle élite des «Turcs noirs». Il a fait des études dans une école islamique avant d'obtenir un diplôme de l'Université de Marmara.

Photo: AP

Laura-Julie Perreault, envoyée spéciale
La Presse

(ISTANBUL et ANKARA) Avant même de remarquer son visage, c'est le poignet d'Ali Baba qui saute aux yeux. Il y porte un énorme bracelet en or serti de diamants, qui épelle son nom en grosses lettres. «Grâce à notre premier ministre, les affaires sont bonnes», lance l'homme d'affaires stambouliote.

Ce propriétaire d'un salon de thé parle volontiers de Recep Tayyip Erdogan, l'actuel premier ministre turc, qui briguera un troisième mandat dimanche et dont les sondages prédisent déjà la victoire.

«Nous n'avons jamais eu un aussi bon premier ministre. Il a fait beaucoup de bonnes choses. Il a transformé Istanbul en grande ville cosmopolite grâce à sa vision et ouvert la Turquie au monde», lance avec enthousiasme l'entrepreneur, en plongeant la main dans un plat d'amandes fraîches. Il s'émerveille notamment du succès économique du pays depuis l'arrivée au pouvoir d'Erdogan, en 2003. Le revenu par habitant, notamment, a doublé en moins de 10 ans.

«Nous sommes débarrassés de la mafia, et c'est grâce à Erdogan», clame l'homme de 49 ans, qui n'hésitera pas une seconde avant d'accorder de nouveau son soutien au premier ministre sortant et à son parti, le parti Justice et Développement, ou AKP en turc. «Si on avait eu seulement des politiciens comme Erdogan, la Turquie serait un paradis», croit-il.

L'homme aux intentions secrètes?

Juge démissionnaire à la Cour d'appel d'Ankara, Emine Ülker Tarhan est loin de partager l'opinion d'Ali Baba. Erdogan, explique-t-elle, a fait de sa vie un enfer. «Depuis qu'il a pris les rênes du pays, il veut tout régenter.»

À commencer par le système judiciaire, où elle a travaillé pendant 15 ans. Ancienne présidente de Yarsav, association professionnelle de juges et d'avocats, elle se sentait constamment épiée. Lorsqu'une conversation téléphonique privée de son mari a été publiée dans les journaux, elle s'est dit que c'en était trop. «Tous les gens qui s'opposent à Erdogan sont sous surveillance», dit la grande blonde vêtue d'un complet gris ajusté.

À la fois scandalisée et effrayée, elle a rangé sa toge et décidé de se lancer en politique. Dimanche, elle briguera les suffrages pour le Parti républicain du peuple (CHP en turc), créé par Atatürk, fondateur de la République turque. Elle croit qu'il n'y a pas d'autre moyen de freiner les «tendances dictatoriales» de Recep Tayyip Erdogan et le conservatisme islamique qu'il veut imposer à la société turque.

D'autant plus que, si Erdogan obtient la majorité absolue, dimanche, il pourra modifier la Constitution et transformer le système parlementaire en système présidentiel à l'américaine.

«Il vend une fausse image du pays à l'étranger. La situation des droits de la personne empire tous les jours, en Turquie. Il insulte sans cesse les femmes. Il nous dit de rester à la maison pour faire trois enfants chacune!», s'indigne-t-elle.

Turcs blancs, Turcs noirs

Qui croire? Dans les faits, les Turcs sont profondément divisés. D'un côté, les Turcs blancs, l'ancienne élite politique européanisée, profondément attachée à la laïcité à la française, établie par Atatürk et défendue par l'armée qui, en son nom, a commis quatre coups d'État. De l'autre, les Turcs noirs, issus des milieux ruraux mais de plus en plus urbanisés, qui remettent en cause le modèle laïque, qu'ils jugent discriminatoire à l'égard des musulmans pratiquants.

Fils d'un garde-côte de la ville de Rize, né en 1954 dans le nord-est du pays, Recep Tayyip Erdogan est l'incarnation même de la nouvelle élite des Turcs noirs. Il a fait des études dans une école islamique avant d'obtenir un diplôme de l'Université de Marmara.

Conservateur musulman, il s'est joint à un parti islamiste alors qu'il était sur les bancs d'école. En 1998, alors qu'il était maire d'Istanbul, il a été emprisonné pendant quatre mois pour avoir lu en public un poème à connotation religieuse. Cette condamnation l'a empêché pendant près de cinq ans d'occuper un poste public, mais non de créer le parti qu'il dirige encore aujourd'hui.

«Erdogan, c'est la revanche des Turcs noirs, explique Cem Sensoy, jeune homme d'affaires qui se réclame de cette Turquie noire de plus en plus prospère. Et ça, c'est loin de plaire à tout le monde.»




À découvrir sur LaPresse.ca

  • Turquie: victoire écrasante d'Erdogan

    Europe

    Turquie: victoire écrasante d'Erdogan

    Dans la petite salle de classe d'une école primaire de la banlieue de Basaksehir, un scrutateur dans la jeune vingtaine déroule solennellement ... »

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer