ANALYSE

Tuerie de Charleston: Le racisme? Quel racisme?

L'église Emanuel African Methodist Episcopal se dresse dans... (PHOTO REUTERS)

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L'église Emanuel African Methodist Episcopal se dresse dans la rue John-Calhoun, du nom du vice-président des États-Unis et sénateur de Caroline-du-Sud avant la guerre de Sécession, grand théoricien de l'idéologie sudiste.

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(New York) Dylann Roof a pris soin d'épargner une des fidèles de l'église Emanuel afin qu'elle puisse relayer au monde tous les détails de son crime haineux, y compris ce délire raciste sorti de sa bouche: «Vous violez nos femmes et vous vous emparez de notre pays. Vous devez partir.»

Qu'à cela ne tienne: au lendemain de la tuerie de Charleston, certains élus et médias américains se sont évertués à ignorer la nature de la haine qui a poussé un jeune Blanc de 21 ans à tuer neuf Noirs.

«Nous ne saurons jamais ce qui motive quiconque à entrer dans nos lieux de culte et à prendre la vie d'autrui», a écrit la gouverneure de Caroline-du-Sud, Nikki Haley, sur sa page Facebook.

«Je pense qu'il s'agit tout simplement d'un de ces jeunes défoncés. Je ne pense pas qu'il n'y ait rien au-delà de ça», a déclaré Lindsey Graham, sénateur du même État et candidat présidentiel.

«Une attaque contre la foi», a résumé Fox & Friends, l'émission matinale de Fox News, dans un bandeau au bas de l'écran.

Dylann Roof a vraisemblablement détaillé sa dérive raciste dans un manifeste découvert samedi sur un site enregistré à son nom et où des dizaines de photos de lui sont également publiées. L'auteur du texte non signé y étale sa haine des Noirs, qui représentent selon lui «le plus gros problème pour les Américains». Et il justifie son choix de Charleston pour y commettre son crime, car «c'est la ville historique de [son] État, et elle a eu à un moment le ratio le plus élevé de Noirs par rapport aux Blancs».

«Je n'ai pas le choix», écrit-il encore à propos de son projet meurtrier avant d'ajouter: «Nous n'avons pas de skinheads, pas de véritable KKK (Ku Klux Klan). Quelqu'un doit avoir le courage d'agir dans le monde réel et je suppose que cela doit être moi.»

Sur plusieurs photos publiées sur le site, Dylann Roof brandit le drapeau confédéré, qui était celui des États esclavagistes durant la guerre de Sécession. Sur d'autres photos, il crache sur le drapeau américain ou le brûle.

Ainsi, cinq jours après la tuerie de Charleston, même Fox News ne peut plus ignorer les motivations réelles de Dylann Roof. Mais le déni de certains Américains face au racisme se manifeste dans un autre débat connexe. Quel sens doit-on donner à ce drapeau confédéré qui flotte toujours devant le parlement de la Caroline-du-Sud et qui orne les plaques minéralogiques de certaines voitures dans le sud des États-Unis?

Dylann Roof y voit évidemment un symbole de la suprématie blanche, tout comme les détracteurs du Stars & Bars, qui réclament son retrait de l'esplanade où il se trouve depuis 2000 à Columbia, capitale de la Caroline-du-Sud (il flottait auparavant au-dessus de la coupole du parlement).

Pour ses défenseurs, ce drapeau ne symbolise pas l'esclavage ou le racisme, mais l'héritage d'une culture, d'une fierté et d'un esprit du Sud.

Mais est-il vraiment possible de dissocier ce drapeau de l'idéologie suprémaciste qui a vu naître les États confédérés?

«Notre nouveau gouvernement est fondé sur l'idée diamétralement opposée; ses fondements sont posés, sa pierre d'assise repose sur la grande vérité voulant que le nègre ne soit pas égal à l'homme blanc; que l'asservissement à la race supérieure soit sa condition normale et naturelle.»

Ainsi s'exprimait Alexander Stephens, vice-président des États confédérés, le 21 mars 1861 à Savannah, dans l'État de Géorgie. Exactement 100 ans plus tard, le drapeau confédéré faisait son apparition au-dessus de la coupole du parlement de la Caroline-du-Sud. Il symbolisait alors l'opposition des ségrégationnistes de l'État au mouvement des droits civiques.

Et il faudrait aujourd'hui refuser de reconnaître que ce drapeau est intimement lié aux pages les plus sombres de l'histoire du sud des États-Unis, dont celles qui ont été écrites la semaine dernière?

«Le passé ne meurt jamais. Il n'est même pas passé», écrivait le romancier William Faulkner, célèbre figure littéraire du Sud, dans Requiem pour une nonne.

Ce passé présente un contraste pour le moins frappant à Charleston. L'une des artères les plus importantes de cette élégante ville porte le nom de John Calhoun, vice-président des États-Unis et sénateur de Caroline-du-Sud, entre autres fonctions, avant la guerre de Sécession. Grand théoricien de l'idéologie sudiste, Calhoun a notamment défendu l'esclavage, non pas comme un «mal nécessaire», opinion courante à son époque, mais comme une «bonne chose», autant pour les Blancs que pour les Noirs.

Et c'est dans la rue portant le nom de cet homme, à Charleston, que se dresse l'Emanuel African Methodist Episcopal Church, église emblématique de la lutte contre l'esclavage et cible de l'une des pires tueries à caractère raciste de l'histoire américaine.

Impossible d'y circuler aujourd'hui sans sentir le poids de l'Histoire.

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