Les carnets de Guantánamo: une voix venue de l'abysse

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Le témoignage de plus de 400 pages, rédigé à l'été 2005, aurait bien pu ne jamais être porté à l'attention du public, n'eût été la détermination des avocats du détenu. Ils ont livré bataille devant les tribunaux avant d'obtenir en 2012 l'autorisation de diffuser une version caviardée par le gouvernement du document original.

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Du fond de sa cellule dans la prison de Guantánamo, un ressortissant mauritanien de 44 ans interpelle le peuple américain sur les dérives sécuritaires survenues dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001 et réclame justice.

«Je sais qu'il existe une infime minorité extrémiste persuadée que tous les prisonniers enfermés dans cette prison cubaine sont des individus maléfiques [...], mais ce genre d'opinion n'est fondée que sur de l'ignorance. Je suis stupéfait qu'on puisse se forger un avis si négatif à propos de gens qu'on ne connaît même pas», écrit Mohamedou Ould Slahi dans un ouvrage qui vient de paraître aux éditions Michel Lafon.

Détenu à Guantánamo depuis 2002, Mohamedou Ould Slahi raconte... (PHOTO ARCHIVES DR) - image 2.0

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Détenu à Guantánamo depuis 2002, Mohamedou Ould Slahi raconte son calvaire dans l'ouvrage de 400 pages.

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Le témoignage de plus de 400 pages, rédigé à l'été 2005, aurait bien pu ne jamais être porté à l'attention du public, n'eût été la détermination des avocats du détenu. Ils ont livré bataille devant les tribunaux avant d'obtenir en 2012 l'autorisation de diffuser une version caviardée par le gouvernement du document original.

Le texte altéré a été confié à un écrivain et militant américain, Larry Siems, qui s'est chargé de mettre son contenu en forme sans jamais avoir l'occasion de rencontrer l'auteur.

«Ce qu'on découvre, c'est une voix incroyable émergeant d'un abysse sans fond», souligne en entrevue M. Siems, qui décrit Les carnets de Guantánamo comme une plongée cruciale dans l'univers carcéral de la «guerre au terrorisme».

Les mésaventures de Mohamedou Ould Slahi débutent en 2000 alors qu'il tente de rentrer au pays après avoir passé 12 ans à l'étranger, dont une brève période à Montréal.

Il est appréhendé par les autorités mauritaniennes, à la demande des États-Unis, et interrogé sur ses liens possibles avec les auteurs du «complot de l'an 2000» qui visait à faire exploser l'aéroport de Los Angeles.

Il est relâché et blanchi officiellement, mais les soupçons à son encontre sont relancés en septembre 2001 par les attaques contre le World Trade Center. Cette fois, les autorités le remettent à la CIA qui l'expédie sans autre formalité par avion en Jordanie, où il sera interrogé et torturé pendant plus de six mois.

Après un bref détour par la base militaire américaine de Bagram, en Afghanistan, il est envoyé à Guantánamo, où il sera soumis à un «plan d'interrogatoire spécial» approuvé aux plus hauts échelons de l'administration américaine.

Placé en isolement pendant des mois, il est interrogé presque 24 heures sur 24 par une équipe tournante de gardiens qui utilisent tous les stratagèmes possibles pour le faire parler. Battu à répétition, agressé sexuellement, soumis à des formes extrêmes de privation de sommeil, parfois affamé et parfois gavé, interdit de prière, il frôle la démence.

«Je me mis à avoir des hallucinations et à entendre des voix, aussi claires que du cristal. J'entendais ma famille deviser tranquillement, sans pouvoir me mêler à la conversation», relate le détenu, qui se retrouve pris dans un cauchemar kafkaïen.

Bien qu'il nie avoir comploté de quelque manière que ce soit contre les États-Unis, ses geôliers sont convaincus du contraire et prennent ses dénégations comme de la mauvaise foi.

«Je n'avais aucun crime à avouer, ce qui constituait précisément le problème avec mes interrogateurs, qui n'imaginaient pas un instant que je sois innocent», écrit Mohamedou Ould Slahi, qui finit par approuver tout ce qu'on lui suggère pour faire cesser ses tourments.

De l'Afghanistan à Montréal

Le prisonnier a un passé qui alimente les soupçons des autorités américaines. Il s'est notamment rendu au début des années 90 en Afghanistan pour combattre les communistes - une croisade alors soutenue par les États-Unis - et a été formé à cette occasion dans un camp chapeauté par Oussama ben Laden.

Le Mauritanien, qui affirme n'avoir gardé aucun lien avec Al-Qaïda après son départ du pays, est lié familialement à un ex-membre haut placé de l'organisation. Il a aussi croisé à la fin des années 90 un des organisateurs soupçonnés des attentats du 11 septembre 2001.

L'homme a par ailleurs travaillé, lors d'un bref séjour à Montréal, dans une mosquée fréquentée avant son arrivée par Ahmed Ressam, qui sera arrêté en lien avec le «complot de l'an 2000» contre l'aéroport de Los Angeles.

Ces ramifications font d'abord penser aux États-Unis qu'ils ont affaire à un «gros poisson», relatera un ex-procureur de Guantánamo qui le décrit comme une sorte de «Forrest Gump» présent «quelque part dans le décor de nombre d'événements importants de l'histoire d'Al-Qaïda». Mais aucune accusation ne sera jamais portée contre lui.

En 2010, un tribunal américain exige sa libération. La décision est alors portée en appel par l'administration de Barack Obama. L'affaire est toujours devant la cour.

Malgré le processus arbitraire dont il se dit victime, le détenu ne cesse tout au long de son compte rendu de s'interroger posément sur les motivations de ses geôliers. Souvent avec une sensibilité et une capacité d'empathie étonnante considérant la violence à laquelle il est exposé, souligne Larry Siems.

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