Élections de mi-mandat: Obama toxique au pays cajun

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Considérée comme l'une des démocrates les plus conservatrices au Sénat, la sénatrice démocrate Mary Landrieu tente ces jours-ci de se démarquer du président en rappelant notamment son appui au projet d'oléoduc Keystone XL, qui profiterait à l'importante industrie pétrolière de son État.

Photo Jonathan Bachman, archives Reuters

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Richard Hétu

Collaboration spéciale

La Presse

(Lafayette, Louisiane) Le nom de Barack Obama n'apparaîtra pas sur les bulletins de vote qui seront remis aux électeurs américains mardi à l'occasion des élections de mi-mandat. Et pourtant , l'impopularité du président démocrate pourrait faire pencher la balance dans plusieurs États, dont la Louisiane, et permettre aux républicains de prendre le contrôle du Sénat américain.

Les mots d'Edward Trahan étaient éloquents, mais pas autant que ses lèvres: elles tremblaient d'une colère mal contenue en les prononçant.

«Un profond dégoût, voilà ce que je ressens à l'égard de Barack Obama», dit cet homme d'affaires à la retraite vêtu d'un polo aux couleurs des Ragin' Cajuns, surnom de l'équipe de football de l'Université de Louisiane à Lafayette. «Je n'avais jamais vu un président rabaisser les gens. Lui, il rabaisse les politiciens avec lesquels il est censé travailler. Il a du mépris pour tout le monde, moi compris.»

Edward Trahan était le premier électeur blanc que La Presse a abordé mardi à la sortie d'un bureau de scrutin de Lafayette, capitale culturelle du pays cajun. Les citoyens de la paroisse du même nom pouvaient y voter par anticipation pour les élections de mi-mandat, qui auront lieu mardi partout aux États-Unis.

Les neuf autres électeurs blancs interviewés le même jour ont exprimé une opposition au président Obama souvent aussi viscérale que celle d'Edward Trahan. Et ils ont confirmé du même souffle leur refus d'appuyer l'actuelle sénatrice de Louisiane, Mary Landrieu, candidate démocrate dans une course qui pourrait déterminer quel parti contrôlera le Sénat américain au cours des deux prochaines années.

«Elle nous a trahis le jour où elle a voté pour l'Obamacare, dit Cathy Broussard, une électrice de Duson, petit village cajun. Mon mari est hospitalisé depuis neuf jours et je dois payer de ma poche des frais qui étaient couverts avant la réforme de la santé. Cette loi doit être abrogée.»

«Obama est un boulet»

L'échantillonnage n'avait sans doute rien de scientifique, mais il était révélateur. Barack Obama est un président très impopulaire chez les électeurs blancs du pays cajun et du reste de la Louisiane. Selon les experts, cette impopularité qui confine parfois à la haine nuira fortement aux chances de la sénatrice Landrieu de décrocher un quatrième mandat à Washington.

«Obama est un boulet pour Mary Landrieu», explique Pearson Cross, directeur du département de science politique de l'Université de Louisiane à Lafayette. «Enlevez Obama et sa réputation toxique auprès de plusieurs Louisianais, et il est beaucoup plus difficile d'imaginer une défaite de Mary Landrieu.»

Âgée de 58 ans, la sénatrice démocrate fait partie d'une dynastie politique louisianaise. Son père, Maurine (Moon) Landrieu, a été maire de La Nouvelle-Orléans de 1970 à 1978 et son frère Mitch sollicite un second mandat à cette fonction. Considérée comme l'une des démocrates les plus conservatrices au Sénat, cette blonde au nez retroussé tente ces jours-ci de se démarquer du président en rappelant notamment son appui au projet d'oléoduc Keystone XL, qui profiterait à l'importante industrie pétrolière de son État.

Mais son adversaire principal, le représentant républicain Bill Cassidy, l'attaque avec succès en l'associant dans ses publicités télévisées aux politiques les plus controversées du président, dont la loi sur la santé.

Les républicains ont utilisé la même stratégie dans plusieurs États où des sièges démocrates au Sénat sont en jeu aux élections de mi-mandat, dont l'Arkansas, la Caroline-du-Nord, l'Alaska, le Colorado et l'Iowa.

«Sans foi ni loi»

En Louisiane, les sondages donnent un léger avantage à la sénatrice Landrieu face à ses deux principaux adversaires conservateurs, le représentant Cassidy et le colonel à la retraite Rob Maness, candidat issu du Tea Party. Le hic, c'est que l'État tiendra un deuxième tour le 6 décembre si, comme on s'y attend, aucun des candidats n'obtient 50% des suffrages mardi.

Or, dans un face à face contre le candidat républicain, la sénatrice Landrieu tire de l'arrière dans tous les sondages. Et il n'y a rien qu'elle puisse dire, semble-t-il, pour apaiser la colère de plusieurs électeurs de son État envers Barack Obama.

«Je suis en désaccord avec tout ce qu'Obama a fait, dit Tim Hasten, un travailleur de l'industrie pétrolière âgé de 35 ans. Si une personne est pour lui, je suis contre cette personne. Je pense qu'il a plongé le pays dans un monde de douleur avec sa politique étrangère et tout le reste.»

Le jugement de Stacy Carpenter, une ménagère de Lafayette dans la cinquantaine, n'est pas moins sévère.

«Il est le pire président que ce pays ait connu, dit-elle. J'ai peur. J'ai peur de ce qui attend mes enfants sur le long terme.»

«Il est immoral, renchérit de son côté Brian Torres, un autre travailleur de l'industrie pétrolière, âgé de 45 ans. Il pense qu'il peut n'en faire qu'à sa tête et ignorer les prérogatives des autres branches du gouvernement. C'est immoral et contraire à l'éthique.»

Rob Maness, le candidat issu du Tea Party, a exprimé le même reproche lundi lors d'un débat télévisé à La Nouvelle-Orléans, accusant Barack Obama d'être un président «sans foi ni loi comme les États-Unis n'en ont jamais connu».

Le facteur racial

La nature viscérale de l'opposition à Barack Obama en Louisiane n'échappe pas aux observateurs, qui y voient une manifestation des démons du Sud profond.

«Le facteur racial ne peut être ignoré dans le Sud, dit Edward Chervenak, directeur de l'institut de sondages de l'Université de La Nouvelle-Orléans. Il y a un élément racial dans la façon dont les gens voient Obama. Il y a aussi le fait que la Louisiane se tourne de plus en plus vers la droite.»

Une évolution qui s'est accélérée depuis le début de la présidence de Barack Obama, souligne Pearson Cross, le politologue de l'Université de Louisiane à Lafayette.

«La plupart des Louisianais blancs disent que cela n'a rien à voir avec le facteur racial, que leurs différends avec le président tiennent à ses politiques, dit-il. Mais la plupart des observateurs comme moi diront qu'il y a un élément racial dans l'opposition à Obama, et que cela explique pourquoi cette opposition s'exprime de façon si véhémente et aussi pourquoi l'État s'est détourné si rapidement des démocrates au cours de sa présidence.»

Le professeur Cross a raison sur au moins un point, à en juger par les témoignages recueillis par La Presse à Lafayette. À une exception près, tous les électeurs blancs ont refusé d'admettre que le facteur racial pouvait influencer négativement la façon dont les Louisianais perçoivent Barack Obama.

Et celui qui l'a reconnu, du bout des lèvres, n'a pas voulu dévoiler son identité. «Bien sûr que la couleur de la peau du président a une influence, a dit cet homme aux manières bourrues. Nous sommes dans le Sud, après tout.»

Quelque 23 100 électeurs de la paroisse d'Orléans, dont... (Photo Matthew Hinton, AP) - image 2.0

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Quelque 23 100 électeurs de la paroisse d'Orléans, dont 72 % étaient afro-américains, ont voté par anticipation. Ce nombre dépasse le total des électeurs de la paroisse (16 970) qui avaient profité du vote par anticipation en 2008.

Photo Matthew Hinton, AP

L'atout afro-américain

Neuf ans après le passage de Katrina, les terrains abandonnés sont encore omniprésents dans le Lower Ninth Ward, le quartier de La Nouvelle-Orléans le plus touché par l'ouragan.

Mais ces terrains côtoient désormais des maisons rénovées et des rues fraîchement asphaltées, signe d'un certain progrès. Et ils sont parsemés ces jours-ci d'affiches électorales sur lesquelles on peut lire: «Votez tôt.» Aucun nom de candidat n'accompagne ce message adressé à la population afro-américaine du quartier.

«Ce n'est pas nécessaire», explique Fred Henry, propriétaire du Café Dauphine, un restaurant servant des spécialistes louisianaises qui a ouvert ses portes en 2012 dans la rue du même nom. «Les gens savent qu'il faut voter pour Mary Landrieu et les autres candidats démocrates.»

Et quelque 23 100 électeurs de la paroisse d'Orléans, dont 72% étaient afro-américains, ont «voté tôt», profitant d'une période de vote par anticipation pour les élections de mi-mandat qui s'étendait du 21 au 28 octobre.

Ce nombre est de bon augure pour la sénatrice Landrieu, qui récoltera la très grande majorité des suffrages à La Nouvelle-Orléans, son patelin. Il dépasse le total des électeurs de la paroisse (16 970) qui avaient profité du vote par anticipation en 2008, la dernière élection à laquelle la démocrate avait participé.

La différence est d'autant plus significative que 2008 était l'année où Barack Obama était candidat à la présidence pour la première fois. C'est donc dire que les électeurs de La Nouvelle-Orléans, surtout les Noirs, semblent attacher une importance particulière à la course sénatoriale.

Mary Landrieu doit maintenant espérer que la mobilisation des Afro-Américains soit aussi forte mardi, jour des élections de mi-mandat, à la grandeur de la Louisiane, où les Noirs représentent 33% de l'électorat, le plus grand pourcentage de tous les États américains.

«Sa meilleure chance d'être réélue est de remporter l'élection au premier tour grâce à une forte participation de son électorat», dit Edward Chervenak, directeur de l'institut de sondages de l'Université de La Nouvelle-Orléans.

Mary Landrieu n'est pas la seule candidate démocrate au Sénat à miser sur la mobilisation de l'électorat afro-américain pour remporter la victoire. C'est également le cas de Kay Hagan, sénatrice sortante de Caroline-du-Nord, et de Michelle Nunn, qui aspire à représenter la Géorgie.

À la défense du président

L'ironie, c'est que le plus grand motivateur de l'électorat afro-américain, Barack Obama, ne peut mettre les pieds dans ces États en raison de son impopularité auprès de l'électorat blanc.

À La Nouvelle-Orléans, plusieurs électeurs noirs analysent avec philosophie cette impopularité.

«Il n'y a pas de mots pour dire comment le travail du président est difficile», dit Rose Enclarde, une barmaid de 60 ans, après avoir voté par anticipation dans un immeuble municipal avoisinant le Superdome. «Quoi qu'il fasse, ce n'est pas assez bon. Quoi qu'il dise, ce n'est pas assez sincère. Quoi qu'il ressente pour son pays, ce n'est pas assez américain.

«À mon avis, ils ne pigent pas. Personne n'a fait ce qu'il a fait pour sauver ce pays.»

Autant plusieurs électeurs blancs de la Louisiane condamnent Obama pour sa gestion des crises actuelles, autant les électeurs noirs sont enclins à rappeler la situation dont le président a hérité en arrivant à la Maison-Blanche.

«Je pense qu'Obama a fait un bon travail, dit Betty Wells, une fonctionnaire à la retraite. Il est efficace et responsable, et il fait du mieux qu'il peut. Il faut se souvenir de l'état du pays quand il a été élu. Notre économie sombrait alors qu'aujourd'hui, elle remonte lentement. Je suis satisfaite.»

Jesse Taylor, un policier à la retraite, a un mot pour expliquer «la haine» que nourrissent selon lui plusieurs Louisianais blancs à l'égard de Barack Obama: «Pigmentation.»

«Ils n'aiment pas la couleur de sa peau, c'est aussi simple que ça», dit-il. Puis, après une pause, il ajoute cette nuance: «Obama est un homme très intellectuel et, souvent, il passe mal chez les Blancs moyens du Sud. Il ne se met pas à leur niveau pour expliquer ses politiques.»

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