Les neuf vies du Tea Party

Des militants du Tea Party manifestent contre la... (Photo Jonathan Ernst, archives Reuters)

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Des militants du Tea Party manifestent contre la réforme du système de santé du président devant le Capitole à Washington en septembre 2013. Selon le politologue Christopher Parker de l'Université de Washington, Barack Obama personnifie à leurs yeux tous les changements sociaux et culturels auxquels ils s'opposent.

Photo Jonathan Ernst, archives Reuters

Richard Hétu

Collaboration spéciale

La Presse

(New York) Ci-gît le Tea Party? Depuis 2011, on ne compte plus les occasions où des journalistes américains ou des bonzes républicains ont annoncé la mort du mouvement populiste et ultraconservateur. Mais celui-ci est toujours vivant, comme il l'a démontré le 10 juin en Virginie en évinçant le numéro deux des républicains à la Chambre des représentants. Et il pourrait de nouveau créer la surprise mardi au Mississippi. S'y tiendra une primaire républicaine dont les résultats sont susceptibles de pousser encore plus à droite le parti de Ronald Reagan.

L'ex-joueur de football Brett Favre, l'un des fils les plus célèbres du Mississippi, n'a aucun doute sur la façon dont les électeurs de cet État du sud, le plus pauvre de l'Union américaine, devraient voter mardi au second tour d'une primaire qui déchire le Parti républicain et monopolise l'attention de la classe politique de son pays.

«Le Mississippi peut gagner et gagner gros avec Thad Cochran», dit l'ancien quart-arrière vedette des Packers de Green Bay, dans une pub diffusée sur les chaînes de télévision locales depuis mercredi par la Chambre de commerce des États-Unis.

«Thad Cochran remplit toujours ses engagements, comme il l'a fait durant [l'ouragan] Katrina», ajoute-t-il en faisant référence au sénateur sortant, qui promet de continuer à aider le Mississippi en y détournant la plus grande part possible du budget fédéral.

Mais Richard Conrad, figure de proue du Tea Party dans le comté de Jones, doute que le message de la légende du football américain reçoive un accueil favorable au sein de l'électorat conservateur du Mississippi. Il appuie le rival de Thad Cochran, Chris McDaniel, un sénateur local qui s'engage à mettre fin à la dépendance de son État à l'égard du gouvernement fédéral.

«Nous faisons face à une dette de 17 000 milliards de dollars. Il n'y a pas moyen de supporter cela. Tout comme le sénateur McDaniel, nous croyons qu'il est immoral de léguer à nos enfants et à nos petits-enfants une telle dette», dit ce comptable âgé de 50 ans au cours d'un entretien téléphonique.

«Nous devons nous prendre en main. Nous devons prendre nos responsabilités», ajoute-t-il.

Si une majorité d'électeurs du Mississippi partage ce point de vue, le Tea Party pourra revendiquer mardi un deuxième scalp en 14 jours. Le 10 juin, le mouvement populiste et ultraconservateur a contribué à un séisme politique en Virginie, où le numéro deux des républicains à la Chambre des représentants, Eric Cantor, a été battu lors d'une primaire par un candidat néophyte soutenu par des militants locaux.

Pas mort, le Tea Party

«Mon instinct me dit que McDaniel l'emportera de justesse», dit Marty Wiseman, politologue à l'Université d'État du Mississippi, à La Presse. «Son électorat est beaucoup plus enthousiaste que celui de Cochran.»

Une victoire de Chris McDaniel, 41 ans, représenterait une défaite cinglante pour l'establishment républicain, incarné au Mississippi par Thad Cochran, qui sollicite à 76 ans un septième mandat à Washington.

Depuis le dénouement du dernier bras de fer budgétaire entre le Congrès et la Maison-Blanche, en octobre dernier, les bonzes du Parti républicain et leurs alliés se sont juré de remettre à leur place les élus, militants et groupes issus du Tea Party, trop radicaux à leurs yeux. Ils souhaitaient notamment éviter que des candidats soutenus par ce mouvement ne détrônent des élus républicains sortants plus modérés à l'occasion de primaires organisées en vue des élections de mi-mandat, qui auront lieu en novembre.

La stratégie a d'abord semblé porter ses fruits. Le 20 mai, les candidats du Tea Party ont mordu la poussière dans des primaires tenues dans cinq États. Dont le Kentucky, où le numéro un des républicains au Sénat, Mitch McConnell, a facilement battu son adversaire.

«L'establishment républicain contre-attaque», a écrit ce jour-là un journaliste de l'hebdomadaire U.S. News&World Report, se faisant l'écho d'une opinion répandue. «Il semble avoir enfin réussi à mater l'insurrection interne.»

Ce n'était pas la première fois qu'un analyste annonçait la mort du Tea Party ou le déclin de son influence. Or, ce mouvement a prouvé en Virginie qu'il avait autant de vies qu'un chat. Et il risque de créer à nouveau la surprise au Mississippi.

Mais Christopher Parker ne sera pas parmi ceux qu'une victoire de Chris McDaniel étonnerait.

«Ça fait quatre ans que je l'écris: tant que Barack Obama sera à la Maison-Blanche, le Tea Party restera actif et influent», dit à La Presse ce politologue de l'Université de Washington et auteur de Change They Can't Believe In: The Tea Party and Reactionary Politics in America.

Vers la faillite du GOP?

Selon le professeur Parker, le président Obama personnifie aux yeux des militants du Tea Party tous les changements sociaux et culturels auxquels ils s'opposent, de la transformation démographique des États-Unis à la redéfinition du mariage, en passant par la réforme du système d'immigration.

Or, cette opposition viscérale prépare mal les républicains à l'avenir en général et à l'élection présidentielle de 2016 en particulier, un fait que l'establishment du Grand Old Party (GOP) reconnaît d'emblée. D'où ses appels répétés à l'appui d'une plus grande ouverture vis-à-vis des minorités, des homosexuels et des femmes.

«Le Tea Party est en train de déchirer le Parti républicain, dit Christopher Parker. À long terme, le GOP aura de plus en plus de difficulté à rester un parti politique viable parce que la faction du Tea Party le tire beaucoup trop vers la droite.»

Évidemment, Richard Conrad, le militant du Tea Party du Mississippi, n'analyse pas ce phénomène de la même façon.

«Il s'agit d'une bataille entre les vrais conservateurs et l'establishment retranché de Washington, dit-il. Cela arrive de temps en temps. C'est arrivé à l'époque de Ronald Reagan. Il y a eu une énorme bataille pour l'âme du Parti républicain. Nous assistons aujourd'hui à la même bataille.»

Richard Conrad voit aussi en Chris McDaniel un politicien qui sera plus combatif que Ted Cochran à Washington.

«Le Mississippi veut quelqu'un qui se battra pour les idées conservatrices, qui ne se contentera pas de voter. À ma connaissance, le sénateur Cochran ne s'en est jamais pris à Obama», dit-il.

N'empêche: un observateur aussi aguerri que Marty Wiseman ne cache pas son étonnement face au succès de Chris McDaniel dans un État qui reçoit environ 3,10 $ par 1 $ qu'il envoie à Washington.

«Le fait qu'un candidat fasse campagne en attaquant un sénateur sortant parce qu'il ramène trop d'argent au Mississippi me confond profondément, dit le politologue de l'Université d'État du Mississippi. Je ne sais pas comment expliquer ça.»

Et d'ajouter: «Si Chris McDaniel voit ses promesses se réaliser, le Mississippi tombera en faillite. La moitié du budget de l'État est financé par des fonds fédéraux.»

Chris McDaniel, le candidat du Tea Party qui... (Photo William Widmer, The New York Times) - image 2.0

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Chris McDaniel, le candidat du Tea Party qui menace le sénateur sortant du Mississippi, traîne avec lui des déclarations controversées remontant à l'époque où il animait l'émission Right Side Radio.

Photo William Widmer, The New York Times

Le candidat de l'Amérique d'antan

Chris McDaniel, le candidat du Tea Party qui menace le sénateur sortant du Mississippi, a vu le jour à Ellisville, une petite ville du Mississippi où le temps semble s'être arrêté.

La vente d'alcool y est toujours interdite. Des citoyens locaux participent encore à la reconstitution de batailles de la guerre de Sécession. Et ils continuent à célébrer l'anniversaire de naissance du général sudiste Robert E. Lee.

Cette nostalgie du passé, Chris McDaniel l'exprime souvent dans ses discours, tout en l'assaisonnant d'une bonne dose de hantise du présent.

«Des millions de personnes se sentent étrangers dans leur pays, vous comprenez ça, n'est-ce pas?», a-t-il déclaré en mars en s'adressant à un groupe de fermiers. «L'Amérique d'antan se meurt, une nouvelle Amérique se lève pour prendre sa place. Nous rejetons cette culture. Elle nous est étrangère. Elle nous offense.»

Depuis le début de sa campagne sénatoriale, le candidat du Tea Party prend bien soin de ne pas s'étendre sur certains aspects de cette Amérique révolue qui a notamment vu le Mississippi reléguer les Noirs au rang de citoyens de deuxième classe. Il met plutôt l'accent sur la nécessité de respecter rigoureusement la Constitution des États-Unis, aujourd'hui bafouée selon lui par un gouvernement fédéral dépensier et envahissant.

Mais Chris McDaniel traîne avec lui plusieurs déclarations controversées remontant à l'époque où cet avocat animait Right Side Radio, une émission radiophonique diffusée d'abord au Mississippi puis d'un bout à l'autre des États-Unis. Avant de se faire élire au Sénat du Missouri en 2008, il a notamment dénoncé sur les ondes la culture hip-hop issue de la communauté noire, utilisé un terme irrespectueux pour parler des Mexicaines et ridiculisé les homosexuels.

«Si McDaniel gagne mardi, il est certain que les démocrates vont utiliser ses déclarations passées contre lui, dit Marty Wiseman, politologue à l'Université d'État du Mississippi. Mais nous sommes au Mississippi et il serait intéressant de voir jusqu'à quel point cela pourrait lui nuire. En fait, cela pourrait l'aider!»

Des démocrates participeront

Mais les démocrates ne seront pas que des spectateurs à l'occasion du scrutin de mardi. Certains d'entre eux y participeront, les primaires du Mississippi étant ouvertes à tous les électeurs de l'État, et non pas seulement aux républicains ou aux démocrates.

Thad Cochran a d'ailleurs demandé jeudi aux Noirs du Mississippi, qui sont très majoritairement démocrates, de voter pour lui. Chris McDaniel a interprété cet appel comme un signe de désespoir.

«L'idée qu'il doive courtiser les démocrates libéraux dans l'espoir de sauver sa candidature prouve à quel point il a dérivé vers la gauche au cours des 42 dernières années», a déclaré le candidat du Tea Party.

Le Tea Party en 10 dates

16 février 2009

Keli Carpenter organise à Seattle ce qui est largement considéré comme la première manifestation du Tea Party, et ce, pour protester contre un plan de relance économique de 787 milliards qui sera promulgué par Barack Obama le lendemain.

19 février 2009

Le journaliste Rick Santelli s'enflamme sur les ondes de CNBC et donne des ailes au mouvement naissant en proposant d'organiser un «Tea Party» à Chicago pour protester contre la décision du président Obama de débloquer 75 milliards dans le cadre d'un plan de sauvetage de l'immobilier.

15 avril 2009

Des manifestations organisées sous l'égide du Tea Party se déroulent dans les 50 États américains à l'occasion du Tax Day, jour où les Américains doivent remettre leurs déclarations d'impôts.

19 janvier 2010

Le Tea Party revendique un premier triomphe électoral lorsque le républicain Scott Brown remporte une élection extraordinaire au Massachusetts pour pourvoir l'ancien siège du lion démocrate Edward Kennedy.

8 mai 2010

Bob Bennett de l'Utah devient le premier sénateur sortant du Parti républicain à perdre une primaire face à un candidat soutenu par le Tea Party.

2 novembre 2010

Rand Paul au Kentucky et Allen West en Floride sont au nombre des candidats du Tea Party qui l'emportent à l'occasion des élections de mi-mandat, élections à la faveur desquelles le Parti républicain conquiert la majorité à la Chambre des représentants à Washington.

6 novembre 2012

La réélection de Barack Obama s'ajoute à la déception du Tea Party de voir deux de ses candidats au Sénat, Todd Akin au Missouri et Richard Mourdock en Indiana, perdre des élections qui semblaient acquises.

1er octobre 2013

Début d'une paralysie partielle du gouvernement dont l'un des instigateurs, le sénateur républicain du Texas Ted Cruz, est le nouveau héros du Tea Party.

15 janvier 2014

La Chambre des représentants adopte un projet de loi de finances pour 2014, faisant fi des pressions et des menaces des militants du Tea Party dont l'influence semble diminuer au Congrès.

10 juin 2014

La défaite surprise en Virginie du numéro deux de la Chambre des représentants, Eric Cantor, est perçue comme une victoire du Tea Party contre l'establishment républicain.




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