La bataille du salaire minimum

Les manifestations de travailleurs de la restauration rapide,... (Photo David Goldman, AP)

Agrandir

Les manifestations de travailleurs de la restauration rapide, comme celle-ci à Atlanta cette semaine, se sont multipliées depuis 18 mois, Il semble qu'elles soient fructueuses: depuis le début de l'année, 13 États américains ont augmenté leur salaire minimum.

Photo David Goldman, AP

Richard Hétu

Collaboration spéciale

La Presse

(New York) La question est devenue un enjeu national aux États-Unis. Elle divise Washington, mobilise des États et des villes, interpelle la population. Doit-on hausser le salaire minimum? La réponse ne fait pas de doute pour les travailleurs de la restauration rapide, qui peinent à survivre en gagnant de 7,25$ à 9,32$ l'heure, selon les États. Mais la résistance à une telle augmentation est forte, surtout au Congrès, explique notre journaliste.

Le mot «grève» n'est sans doute pas le plus approprié pour décrire la manifestation à laquelle John Valentine, un employé de Burger King âgé de 23 ans, a participé jeudi matin à Manhattan, sous un ciel gris.

Le jeune père de famille ne devait même pas travailler ce jour-là. Mais il a répondu à l'appel de Fast Food Forward, une des organisations à l'origine de ce mouvement de grève qui devait être observé dans 150 villes aux États-Unis et dans 33 autres pays. Car il n'entretient aucun doute sur le bien-fondé de l'exercice: réclamer un salaire horaire de 15$ pour les employés de chaînes de restauration rapide et le droit de se syndiquer.

«J'ai un loyer à payer, une pension alimentaire à verser et tout le reste. Comment voulez-vous que j'y arrive en travaillant 20 ou 30 heures par semaine au salaire minimum [8$ de l'heure à New York]?», a-t-il demandé en se tenant aux abords d'une foule d'environ 100 personnes qui scandaient des slogans et brandissaient des pancartes affirmant «Salaire équitable, respect de nos droits».

Mais John Valentine et ses collègues de la restauration rapide étaient nettement minoritaires parmi cette foule de sympathisants mobilisés par Fast Food Forward, qui reçoit son financement d'un des grands syndicats américains, le SEIU (Service Employees International Union).

Ils étaient en fait à peine plus nombreux que les journalistes présents, à qui au moins deux employés de Berlin Rosen, un cabinet de relations publiques proche du Parti démocrate, offraient d'interviewer des «grévistes».

«Il n'y a rien de factice dans ce mouvement», a déclaré à La Presse le directeur de Fast Food Forward, Kendell Fells, avant d'inviter les manifestants à se rendre devant un McDonald's de la 33e Rue, où les clients mangeaient leur Bic Mac et leurs croquettes de poulet comme si de rien n'était.

Un enjeu national

Dans un sens, Kendell Fells a raison. Il y a 18 mois, son groupe organisait à New York une première manifestation d'employés de fast-foods devant un McDonald's. Depuis, ces «grèves» d'une journée se sont multipliées et étendues à plusieurs villes américaines, dont Chicago, Los Angeles et Miami. Et, toutes théâtrales soient-elles, elles ont contribué à faire du salaire minimum un enjeu national.

«Nous avons changé la dynamique. On voit le salaire minimum augmenter partout dans le pays», s'est félicité le directeur de Fast Food Forward.

En fait, 13 États américains ont augmenté leur salaire minimum depuis le début de l'année, selon le National Employment Law Project. Le Connecticut et le Maryland ont notamment adopté des lois qui feront passer leur salaire minimum à 10,10$ de l'heure d'ici 2017 ou 2018.

Ce taux horaire correspond à l'objectif fixé par Barack Obama et ses alliés démocrates du Congrès pour le salaire minimum fédéral, qui se situe à 7,25$ depuis 2009. Le seuil minimum fixé par Washington doit être respecté par tous les États.

Mais c'est à Seattle où l'effet de la bataille du salaire minimum s'est fait sentir de la façon la plus spectaculaire. Le maire de cette grande ville de l'État de Washington, Ed Murray, a annoncé le 1er mai une entente avec des organisations syndicales et patronales qui fera passer le salaire minimum local de 9,32$ de l'heure, le taux le plus élevé aux États-Unis, à 15$ de l'heure au cours des prochaines années.

Saluée par les progressistes, cette initiative est qualifiée de contreproductive par les conservateurs, dont Michael Saltsman, chercheur à l'Institut des politiques d'emplois, un groupe deréflexion de Washington.

«L'augmentation du salaire minimum n'est pas seulement un outil inefficace pour réduire la pauvreté, elle tend aussi à réduire les occasions d'emploi pour les personnes les moins qualifiées et expérimentées», a-t-il déclaré à La Presse.

«Et cela est encore plus vrai dans le secteur de la restauration où certains emplois risquent d'être automatisés, comme c'est déjà le cas dans certains pays d'Europe.»

«Aucun effet sur l'emploi»

Ces arguments n'ont rien de nouveau pour Jeannette Vicks-Lam, membre de l'Institut de recherche en économie politique de l'Université du Massachusetts.

«Chaque fois qu'une augmentation du salaire minimum est proposée, le débat est aussi ardent que la fois précédente. Il ne semble jamais y avoir de mouvement», a déploré la chercheuse au cours d'une entrevue téléphonique.

Et pourtant, les données empiriques disponibles ne laissent pas de place au doute, selon Mme Vicks-Lam.

«Quand vous analysez les études existantes, leurs résultats vous mènent à conclure que l'augmentation du salaire minimum n'a aucun effet sur l'emploi», a-t-elle dit.

Et cela demeure vrai dans des cas où le salaire minimum a augmenté de 65%, comme cela s'est produit à Sante Fe. Dans cette ville du Nouveau-Mexique, le salaire minimum est passé de 5,15$ à 8,50$ de l'heure en 2004.

«Le coût d'une telle augmentation est demeuré modeste pour les employeurs», a dit Jeannette Wicks-Lam en évoquant deux études sur le sujet. «Si on augmentait le salaire minimum fédéral de 65%, on passerait de 7,25$ à près de 12$ de l'heure. Est-ce que nous pourrions aller jusqu'à 15$, comme le demandent les travailleurs des fast-foods? C'est possible. Nous ne le savons tout simplement pas. Mais je pense qu'il faut l'essayer à divers endroits pour voir comment l'économie réagira.»

Alicia Martin, mère de trois jeunes enfants, est plus que prête à participer à une telle expérience.

«Si je ne recevais pas l'aide alimentaire du gouvernement fédéral, je ne pourrais pas nourrir mes enfants», a dit cette employée de Wendy's, où elle gagne 8$ de l'heure. «Wendy's ne fait pas seulement des profits sur le dos de ses employés, mais aussi sur celui des contribuables. Je n'arrive pas à comprendre qu'on accepte une telle situation.»

Il y avait dans la voix de cette femme âgée de 27 ans une amertume qui n'avait rien de factice.

Un débat en cinq temps

Depuis le début de l'année, la question du salaire minimum fait l'objet d'un vif débat aux États-Unis, et pas seulement à cause de la campagne des employés de la restauration rapide en faveur d'une hausse. Les élus américains se sont également assurés de la projeter au premier plan, comme le démontre ce retour en cinq temps sur cet enjeu national.

1. «Donnez une augmentation à l'Amérique!»

Le 28 janvier, dans un discours sur l'état de l'Union dans lequel il dénonce la montée des inégalités, Barack Obama braque l'attention de ses concitoyens sur le salaire minimum fédéral, en appelant le Congrès à le faire passer de 7,25 à 10,10$ l'heure d'ici 2016. «Donnez une augmentation à l'Amérique!», lance-t-il en se faisant l'apôtre d'une idée populaire auprès du public à l'amorce d'une année électorale. Il demande aussi aux États, aux municipalités et aux entreprises de passer à l'action sans attendre le Congrès. «Dans le pays le plus riche sur terre, personne travaillant à plein temps ne devrait avoir à vivre dans la pauvreté», dit le président.

2. Un rapport controversé

Quel serait l'effet sur l'économie de l'augmentation du salaire minimum fédéral voulue par Barack Obama? Le Bureau du budget du Congrès (CBO), organisme parlementaire indépendant, répond à cette question dans un rapport en février. Sa conclusion: une hausse du salaire minimum à 10,10$ l'heure d'ici 2016 ferait sortir de la pauvreté 900 000 personnes mais réduirait le nombre d'emplois de 500 000. Les conservateurs sont nombreux à citer ce rapport dont les progressistes dénoncent la méthodologie. «Ils ont pris une étude prédisant une perte d'emplois et une autre prédisant un effet nul et ont divisé par deux sans se pencher sur la validité des études», déplore Jeannette Vicks-Ham, de l'Université du Massachusetts.

3. Le Connecticut passe à l'action

Le 26 mars, le Connecticut devient le premier État américain à passer à l'action après le discours sur l'état de l'Union de Barack Obama. Les parlementaires de cet État de la Nouvelle-Angleterre ont décidé ce jour-là de faire passer le salaire minimum local de 8,70 à 10,10$ d'ici 2017. «Augmenter le salaire minimum n'est pas seulement bon pour les travailleurs, c'est bon aussi pour les entreprises», déclare le gouverneur démocrate du Connecticut, Dan Malloy. Le Maryland emboîte vite le pas, en lançant un mouvement qui devrait bientôt inclure le Massachusetts et Hawaii, entre autres. Certaines villes américaines ont déjà des salaires minimums de 10$ l'heure ou plus, dont San Francisco (10,74$).

4. Blocage au Sénat

À la fin du mois d'avril, le Sénat tient un vote procédural sur un projet de loi destiné à faire passer le salaire minimum fédéral de 7,25 à 10,10$ l'heure d'ici 2016. Une majorité de 60 voix sur 100 est nécessaire pour passer à l'examen du texte. Or, la majorité démocrate est incapable de réunir plus de 54 voix. «Cela va nuire à ceux qui ont un emploi aujourd'hui et gagnent de petits salaires, et cela va nuire à l'économie», dit le sénateur républicain du Texas, John Cornyn, en justifiant son opposition. Barack Obama exprime de son côté le souhait que les électeurs se souviendront de cette décision «qui n'a aucun sens» au moment des élections de mi-mandat en novembre.

5. La dissidence de Romney

Une semaine après le vote du Sénat, l'ancien candidat républicain à la présidence Mitt Romney rompt avec l'antienne de son parti. «Je me dissocie de plusieurs conservateurs de mon parti sur la question du salaire minimum», dit-il lors d'une interview sur MSNBC. «Je pense que nous devrions le hausser. Notre parti est résolument en faveur de plus de jobs et de meilleurs salaires, et je pense qu'il est important de communiquer cela», ajoute celui qui avait été accusé de rester indifférent au sort des Américains moins fortunés. La déclaration de l'ancien gouverneur du Massachusetts confirme tout le mal que certains conservateurs ont toujours pensé de lui.

3,6 millions

Nombre de travailleurs américains qui recevaient en 2012 le salaire minimum fédéral de 7,25$ l'heure ou moins.

16,5 millions

Nombre de travailleurs américains qui bénéficieraient d'une augmentation du salaire minimum fédéral à 10,10$ l'heure.




la boite:1600127:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

Autres contenus populaires

la boite:219:box
image title
Fermer