Survivre à l'horreur

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Massacre en Norvège

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Massacre en Norvège

La Norvège, l'un des pays les plus sûrs au monde, a été frappée le 22 juillet par ses plus lourdes attaques depuis la Seconde Guerre mondiale. Une bombe a d'abord explosé au centre-ville d'Oslo, puis une fusillade a tourné au carnage, sur l'île d'Utoya, près d'Oslo. »

Tristan Péloquin, envoyé spécial
La Presse

(Oslo) Tore Sinding Bekkedal a une allure originale, pour un Norvégien de 23 ans. Ses chaussures orange fluo et les écouteurs qu'il porte au cou contrastent avec son veston de tweed, enfilé par-dessus un vieux t-shirt rouge frappé du logo de l'Arbeitderpartiet, le Parti travailliste norvégien.

À voir le macaron du parti sur le revers de son veston, on comprend qu'il est un social-démocrate pur et dur: la sonnerie de son téléphone cellulaire joue L'Internationale, et il parle du Canadien Tommy Douglas - le premier chef du NPD - comme d'une «immense source d'inspiration». Mais surtout, il a encore au poignet le bracelet orange obligatoire pour entrer au camp de l'aile jeunesse du Parti travailliste, sur lequel «UTOYA» est écrit en grosses lettres blanches.

«Utoya, c'est notre île. C'est notre colonie de vacances. C'est l'endroit à mes yeux le plus paisible du monde», explique le survivant.

Vendredi, quand la bombe a explosé au centre-ville d'Oslo, il était en train de fignoler le montage d'une entrevue qu'il venait de tourner avec l'ex-première ministre norvégienne Gro Harlem Brundtland dans le cadre des activités du camp. Il a appris sur Twitter le drame qui se déroulait dans la capitale.

Les 600 participants du camp, éparpillés un peu partout dans les installations, ont alors décidé de se réunir dans le hall principal pour discuter des événements.

C'est à ce moment que l'appel de la nature s'est fait sentir pour Tore Sinding Bekkedal: «J'ai dû aller aux toilettes, tout bêtement», raconte-t-il. Quelques instants plus tard, Anders Behring Breivik commençait son massacre.

«J'ai soudainement entendu des cris, puis des coups de feu.» Persuadé qu'il s'agissait de fusils jouets ou de pétards, il s'est empressé de sortir des toilettes. Tout près, deux de ses camarades étaient cachés dans un coin. «Leur expression faciale ne laissait aucun doute. J'ai vite compris que c'était sérieux. Toutes sortes d'idées me sont passées par la tête. Je me suis dit: c'est un coup d'État ou quelque chose du genre.»

C'est alors qu'il a aperçu, dans un couloir, un garçon grièvement blessé qui rampait dans une mare de sang. «De son regard, il m'a imploré de l'aider.» De nouveaux coups de feu ont forcé Tore à retraiter.

Deux bénévoles du camp, un garçon et une fille, l'ont entraîné ensuite dans les toilettes réservées aux employés. Ils y sont restés cachés pendant 90 minutes.

«Pendant tout ce temps, nous étions très nerveux, mais très concentrés sur ce que nous avions à faire. Nous chuchotions. Nous avons essayé de nous réconforter mutuellement. C'est bizarre: nous avons même fait des blagues. À un moment, la fille a dit: "J'ai vraiment envie d'une cigarette." Le gars a répondu: "Ne fume pas, c'est mauvais pour toi."»

Dans leur cachette, Tore et ses deux compagnons d'infortune ont tenté d'appeler la police avec leurs téléphones cellulaires, mais toutes les lignes étaient bloquées par la crise qui se déroulait au centre-ville d'Oslo. Ce sont finalement les pompiers qui ont pris l'appel et qui ont dépêché les secours.

À l'arrivée des policiers, Tore et plusieurs autres survivants ont dû retourner dans le hall principal pour se regrouper. En passant par le couloir, il a revu le garçon qui avait imploré son aide du regard dans les premiers instants de la fusillade. Il était mort. «Ses yeux étaient comme vides, sans éclat. C'est une image qui restera gravée à tout jamais dans mon esprit», a plus tard écrit Tore sur son blogue, où il a fait un récit des événements, pour s'en souvenir, «avant qu'ils s'effacent de ma mémoire».

«Maintenant, il n'y a rien que je souhaite plus au monde que de savoir qui était ce garçon. Je veux aller à ses funérailles», dit Tore en entrevue, le regard fuyant, cherchant ses mots.

Le jeune homme a eu bien d'autres visions d'horreur avant d'être enfin en sécurité, comme toutes ces personnes étendues au sol, quelques-unes conscientes, d'autres mortes. «Elles baignaient dans une immense flaque de sang. À ce moment-là, j'avais très bien compris qu'on avait affaire à quelqu'un qui cherchait à abattre un maximum de personnes.»

Puis les policiers ont installé quelques survivants, dont Tore, dans un bureau. Une fille blessée à la poitrine se trouvait avec eux, dans un état semi-conscient. Tore et les autres lui ont appliqué des compresses. «Je ne sais pas si elle s'en est tirée. Je ne sais toujours pas qui elle était. J'attends des informations, mais pour le moment, la situation est très difficile pour tout le monde. Je vais la retrouver éventuellement. J'irai la voir à l'hôpital.»

D'autres scènes affreuses se sont succédé lors de l'évacuation: les corps couverts de bâches à l'extérieur, les camarades ensanglantés, encore des corps...

Culpabilité

Une fois sur la terre ferme, Tore dit avoir ressenti un immense sentiment d'euphorie. Mais aujourd'hui, il s'explique mal certaines de ses réactions. «Je me suis senti coupable d'avoir ri dans certaines situations, mais après coup je me dis que c'est moi qui étais dans ce désastre, c'est à moi de déterminer ce qui était drôle ou pas.»

Hier, l'aile jeunesse du Parti travailliste norvégien a assuré que l'île d'Utoya sera remise en état pour qu'il puisse y avoir encore des camps d'été. Malgré les atrocités qu'il a vues, Tore Sinding Bekkedal jure qu'il y retournera l'année prochaine. «Je vais travailler comme un fou pour qu'il y ait encore plus de participants que cette année. Ce sera la plus belle façon de dire au tueur que nous n'abandonnerons jamais.»




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