Le drapeau noir flotte sur Kobané

À moins d'un retournement majeur, la ville de Kobané... (PHOTO ARIS MESSINIS, AFP)

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À moins d'un retournement majeur, la ville de Kobané devrait tomber aux mains du groupe État islamique.

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Le groupe État islamique

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Le groupe État islamique

Après avoir fait d'importants gains en Syrie face aux troupes d'Assad, les djihadistes de l'EI ont pris l'Irak d'assaut s'emparant d'importants pans du pays, dont la deuxième ville, Mossoul. Une offensive visant à créer un État islamique en pays sunnite, à cheval sur l'Irak et la Syrie. »

Isabelle Hachey

Les combattants du groupe armé État islamique (EI) sont entrés hier dans la ville  de Kobané. Après avoir résisté pendant trois semaines, la ville kurde du nord de la Syrie tombera bientôt aux mains des islamistes, prédit Mutlu Çiviroglu, analyste  de la question kurde et de la guerre civile en Syrie. Nous l'avons joint à Washington.

Kobané est-elle tombée aux mains de l'EI?

R Pas encore, mais les forces kurdes qui défendent la ville, mal équipées, ne cessent de perdre du terrain depuis le début de l'offensive lancée par l'EI, il y a trois semaines. Les djihadistes sont entrés hier pour la première fois dans la ville assiégée, après trois jours de combats intensifs. Ils ont hissé un drapeau noir au sommet d'un immeuble de l'est de Kobané. Ils ont aussi pris le contrôle de Mistenur, une colline qui surplombe la ville et qui leur donne un avantage stratégique crucial. «À moins d'un retournement majeur, la chute de la ville est inévitable, prédit Mutlu Çiviroglu. Les forces kurdes ont des kalachnikovs pour défendre Kobané contre les Humvees et les chars d'assaut de l'EI. C'est déjà un miracle qu'elles aient pu tenir aussi longtemps. Mais si la communauté internationale n'intervient pas, Kobané va tomber. C'est une question de jours, peut-être d'heures.»

Peut-on parler d'une nouvelle étape dans la guerre pour la prise de Kobané?

R Oui. Les combattants kurdes qui défendaient Kobané sur les collines des alentours se sont repliés dans les rues de la ville. La guérilla urbaine a commencé. Elle risque d'être longue et sans merci. «Les combattants et les milliers de civils kurdes qui sont restés dans la ville sont prêts à la défendre à tout prix. Ils ne vont pas se rendre, affirme M. Çiviroglu. Ils disent qu'ils se battront jusqu'à leur dernier souffle.» Les forces kurdes auront au moins l'avantage de bien connaître la géographie de Kobané, ajoute-t-il. «Les militants de l'EI viennent du Maroc, de la Tunisie, de l'Afghanistan, de l'Arabie saoudite. Je ne suis pas certain qu'ils soient capables de conquérir toute la ville.» Autre avantage kurde: l'EI ne pourra pas utiliser son artillerie lourde de façon aussi efficace qu'en terrain découvert. «Nous vaincrons ou nous mourrons. Nous résisterons jusqu'à la fin», a assuré hier à Reuters le chef de l'Autorité de défense de Kobané, Esmat al-Sheikh. La ville, a-t-il dit, «sera un cimetière pour nous et pour les combattants de l'EI».

Pourquoi la ville est-elle si stratégique?

R «Pour les Kurdes de Syrie, Kobané a une valeur de symbole parce qu'elle a été la première ville à se libérer du régime de Bachar al-Assad. Le mouvement d'autonomie a commencé là», explique M. Çiviroglu. Les Kurdes ont profité de la guerre civile pour chasser l'armée syrienne, en juillet 2012, et pour mettre en place leur propre gouvernement régional autonome. Mais cette enclave kurde est située au coeur du territoire de l'EI. Raqqa, la capitale du «califat», se trouve à 140 kilomètres au sud. Et depuis près de deux ans, toutes les villes arabes qui entourent Kobané sont contrôlées par les islamistes. «Kobané est comme une île», ajoute l'analyste. Extrêmement vulnérable. Sa capture permettrait à l'EI de contrôler une longue bande frontalière en Syrie, au sud de la Turquie. «Pour les militants islamistes, cette conquête serait prestigieuse. Les forces kurdes résistent à leurs attaques depuis plus d'un an, mais jamais l'offensive n'avait été aussi forte.»

Pourquoi les frappes aériennes n'ont-elles  pas réussi à freiner l'avancée  de l'EI sur Kobané?

R Jusqu'à maintenant, les frappes américaines ont surtout ciblé des positions autour des villes irakiennes de Mossoul et d'Erbil, ainsi que de la ville syrienne de Raqqa, en Syrie. Les rares bombardements autour de Kobané ont été largement inefficaces, selon M. Çiviroglu. «Les militants de l'EI savent que les frappes auront lieu la nuit, alors ils se dispersent et cachent leur arsenal. Sur le terrain, les commandants kurdes affirment qu'il faut plutôt frapper le jour, quand les mouvements des militants sont visibles.» Hier, le US Central Command a confirmé que des frappes avaient détruit deux positions au sud de Kobané. L'opération a freiné l'avancée de l'EI pour un temps, sans empêcher ses militants de pénétrer dans la ville. La relative timidité de Washington s'explique en partie par sa crainte d'encourager les Kurdes de la Syrie, alliés au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Cette organisation, qui a mené une guérilla meurtrière en Turquie pendant trois décennies, est classée comme organisation terroriste par de nombreux pays occidentaux, dont le Canada et les États-Unis.

Quel est le rôle  de la Turquie?

R Jusqu'ici, la Turquie a semblé hésiter à s'engager au sein de coalition internationale contre l'EI. Mais la crise à Kobané, une ville syrienne collée à sa frontière, rend la menace plus concrète. Depuis la mi-septembre, 160 000 habitants de Kobané ont trouvé refuge en Turquie. L'armée turque a déployé des chars d'assaut le long de la frontière, canons pointés en direction de la ville. Jeudi, le Parlement turc a accordé son feu vert à Ankara, qui peut maintenant frapper l'EI en Syrie et en Irak. Mais pour l'instant, les chars d'assaut n'ont pas bougé. «La Turquie doit intervenir, tranche M. Çiviroglu. Le pays compte 20 millions de Kurdes. Chez eux, la colère monte contre l'EI, mais aussi contre Ankara. Parce que leurs frères de Syrie font face à un massacre et que la Turquie reste impassible.» De nombreux Kurdes sont convaincus que la Turquie s'est liguée avec l'EI pour affaiblir les Kurdes de Syrie, ce que nie Ankara avec la dernière énergie. Vraie ou fausse, la thèse est répandue. Même le vice-président américain, Joe Biden, a été forcé de s'excuser auprès de la Turquie, samedi, pour avoir tenu des propos suggérant qu'Ankara avait financé et armé des groupes djihadistes en Syrie.

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