La Presse au Kurdistan irakien: «Raqqa est un trou noir»

Les djihadistes ont instauré à Raqqa un État... (Photo Associated Press)

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Les djihadistes ont instauré à Raqqa un État policier, bourré d'informateurs payés pour dénoncer ceux qui ne se conforment pas à leurs diktats. «Ils contrôlent la ville d'une main de fer, dit le dissident Abu Ibrahim. Les habitants de Raqqa ont peur. Ils les détestent mais ne peuvent rien faire. Ils seraient tués.»

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Le groupe État islamique

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Le groupe État islamique

Après avoir fait d'importants gains en Syrie face aux troupes d'Assad, les djihadistes de l'EI ont pris l'Irak d'assaut s'emparant d'importants pans du pays, dont la deuxième ville, Mossoul. Une offensive visant à créer un État islamique en pays sunnite, à cheval sur l'Irak et la Syrie. »

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey

Envoyée spéciale

La Presse

(Erbil, Kurdistan) Le groupe État islamique (EI) en a fait sa capitale. Des dizaines de milliers de djihadistes y ont débarqué pour imposer leurs lois, leur terreur, leur vision horriblement tordue de l'islam. Depuis, Raqqa a sombré dans l'âge de pierre. Et Abu Ibrahim (nom fictif) a l'impression d'être un étranger dans sa propre ville.

L'homme fait partie d'un petit groupe de dissidents qui risquent leur vie pour montrer au reste du monde le naufrage de Raqqa. Tous les jours, ils publient photos et vidéos sur Twitter et Facebook, rares témoignages de ce qu'est devenue la vie dans cette ville syrienne coupée du monde, pratiquement inaccessible aux journalistes.

«Au début, nous étions très heureux de voir tomber le régime de Bachar al-Assad», explique, par Skype, Abu Ibrahim. C'était au printemps 2013. Raqqa venait d'être libérée par des rebelles modérés. Mais le 12 janvier, la ville est tombée aux mains de l'État islamique. Petit à petit, l'étau s'est resserré autour de son million d'habitants. Aujourd'hui, Raqqa suffoque.

Les djihadistes y ont instauré un État policier, bourré d'informateurs payés pour dénoncer ceux qui ne se conforment pas à leurs diktats. «Ils contrôlent la ville d'une main de fer, dit Abu Ibrahim. Les habitants de Raqqa ont peur. Ils les détestent mais ne peuvent rien faire. Ils seraient tués.»

Les exécutions publiques sont fréquentes. À tel point, dit Abu Ibrahim, que les foules ne s'en émeuvent plus. «On voit des exécutions tous les jours. Des gens crucifiés, lapidés, décapités. Je ne sais pas comment vous dire ça... c'est devenu normal. On regarde et on continue son chemin. C'est normal. Même pour les enfants. C'est terrible, mais c'est la vérité.»

Sharia extrême

Les combattants étrangers affluent par milliers. Abu Ibrahim estime qu'ils forment 40% de ceux qui dirigent sa ville. «Ils viennent des États-Unis, de la Grande-Bretagne, des Pays-Bas, de l'Allemagne. Ils viennent de partout.» Et ils imposent aux citoyens leur interprétation très stricte de la sharia.

Les hommes doivent porter la barbe, les femmes, se couvrir entièrement de noir. «Elles ne peuvent pas sortir de la ville sans être accompagnées. Celles qui le font sont jetées en prison, et n'en sortent pas tant qu'un mari, un père ou un frère ne vient pas les chercher. À la deuxième infraction, c'est 40 coups de fouet.»

Les militants saisissent les bouteilles d'alcool et les cartons de cigarettes, strictement interdits, pour les détruire en public. Ils ont imposé un couvre-feu. À l'université, ils ont annulé les cours de musique, de sociologie et d'histoire. Ils ont découpé les images impures des livres.

Les écoles fermées

Pire encore, les nouveaux maîtres de Raqqa ont fermé les écoles. «Ils amènent les enfants à la mosquée pour leur enseigner le Coran, dit Abu Ibrahim. Il n'y a rien d'autre pour eux.»

À Raqqa, on prépare déjà une nouvelle génération de djihadistes.

L'Église catholique arménienne, repeinte en noir et dépouillée de ses croix, fait office de «centre islamique» où l'on projette de sanglantes vidéos de propagande, visant à recruter de nouveaux combattants. La mosquée chiite a carrément été dynamitée. Fanatiques sunnites, les membres de l'EI détestent férocement les chiites, qu'ils considèrent comme des infidèles.

Une ville en panne

Dans son fief, l'EI peut mettre son idéologie en pratique. Il a créé un gouvernement, et perçoit même des taxes. Mais il attire surtout des jeunes extrémistes assoiffés de violence, peu compétents pour diriger une ville. Le chef du groupe, Abu Bakr al-Baghdadi, a d'ailleurs appelé les médecins et les ingénieurs à venir à Raqqa pour aider à construire son califat.

En attendant, la ville est en panne. Littéralement. Les coupures d'électricité durent jusqu'à 20 heures par jour. L'eau potable est rare. Au marché, qui manque de tout, les prix ont triplé. Il y a de plus en plus de pauvreté, de malnutrition.

«Ça va très, très mal, dit Abu Ibrahim. L'hôpital ne fonctionne plus. On doit traiter les gens dans des maisons, sans équipements. L'EI a ses propres cliniques médicales, mais les habitants n'y ont pas accès. Alors, quand il y a des frappes aériennes [du régime syrien], il faut transporter les blessés en voiture dans des villes voisines. Les gens meurent en chemin.»

Certains citoyens acceptent l'autorité de l'EI parce que sa poigne de fer leur assure une sécurité à laquelle ils n'avaient pas eu droit en trois ans de guerre civile. Mais les appuis sont de plus en plus rares, assure Abu Ibrahim. «Le 5 septembre, le régime a bombardé une boulangerie, tuant 60 civils. Les militants de l'EI ont accouru sur la scène avec trois camions, pour secourir leurs blessés. Ils n'ont pris que les djihadistes. Ils ont laissé les civils mourir dans la rue. Cela a beaucoup choqué la population.»

L'Occident doit agir

Abu Ibrahim a fui la Syrie il y a deux semaines. À Raqqa, une douzaine de dissidents continuent de publier sur les réseaux sociaux. Précautionneusement. L'un des leurs, Moataz Billah, a été démasqué sur Facebook et exécuté sur-le-champ. «C'est extrêmement dangereux de prendre des photos. Nous risquons notre vie à la faire. Mais nous voulons montrer aux gens ce qui se passe à Raqqa. Nous voulons débarrasser la ville de l'EI. Nous voulons notre liberté.»

Comment y arriver? Pour Abu Ibrahim, il n'y a qu'une solution: le régime de Bachar al-Assad doit tomber, afin de permettre aux forces de l'opposition de se regrouper pour lutter contre l'EI.

Les États-Unis auraient dû réagir après les bombardements chimiques lâchés sur Damas par le régime, l'an dernier, estime Abu Ibrahim. «Pourquoi Barack Obama n'a-t-il pas tenu promesse quand Bachar al-Assad a franchi la ligne rouge? Il n'a fait que parler, parler, sans rien faire. S'il avait frappé après l'attaque chimique, il n'y aurait jamais eu d'EI.»

Et Raqqa n'aurait pas dégringolé dans l'abîme.

«Aujourd'hui, les gens s'ennuient de choses simples, comme de prendre un café entre amis ou pique-niquer au bord de la rivière. Raqqa est un trou noir. Nous avons perdu espoir dans le reste du monde. On nous a abandonnés à la mort.»

Pour consulter le site du groupe d'Abu Ibrahim, Raqqa is Being Slaughtered Silently: www.raqqa-sl.com




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