Le trafic d'enfants n'est pas une légende urbaine

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En Indonésie, le trafic d'enfants n'est pas une légende urbaine. Le triste... (Photo: Reuters)

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Stéphanie Bérubé
La Presse

(Java) En Indonésie, le trafic d'enfants n'est pas une légende urbaine. Le triste phénomène existe depuis toujours. Mais avec la crise économique qui s'ajoute à la crise alimentaire, la situation s'est aggravée. Certains parents préfèrent laisser partir leurs enfants pour quelques dollars contre la vague promesse qu'ils auront du travail une fois à destination. Promesse à laquelle eux-mêmes ne croient pas vraiment.

«Dans mon village natal, une famille a vendu son adolescente, raconte la jeune Yulitta Tri Rahahayuningsih, professeure dans une grande ville de l'île de Java. Des gens ont offert de l'argent à sa famille en lui promettant qu'elle deviendrait serveuse dans un restaurant. On ne l'a jamais revue. Je crois qu'elle doit être hôtesse dans un karaoké à Singapour. Dans l'esprit de cette famille, il n'y avait pas d'autre moyen d'obtenir de l'argent. Elle le regrette aujourd'hui.»

 

En Asie, on appelle gentiment «hôtesses» les prostituées qui travaillent dans les karaokés. Dans certains de ces bars, il n'est d'ailleurs pas du tout question de chanson. Ce ne sont que des bordels déguisés par quelques micros. On les reconnaît sans peine. Les adolescentes, normalement friandes de karaoké, ne les fréquentent pas du tout. Il n'y a que des hommes qui passent leurs portes.

Contrairement à ce que prétend Yulitta, les parents qui laissent partir leur enfant contre une poignée de dollars connaissent très bien les risques. Surtout s'il s'agit d'une fille.

«Ce sont des familles très pauvres qui sont sollicitées», explique Tata Sudrajat, de l'organisme Save the Children, qui, comme son nom l'indique, travaille au mieux-être des enfants. «Les familles ne peuvent plus soutenir leurs enfants financièrement. Donc, elles préfèrent les laisser partir.»

Épouses par catalogue

Les filles sont évidemment les premières victimes de ce triste marché. Si en plus elles ont le malheur d'être jolies, elles seront destinées à l'exportation. Elles peuvent avoir 14 ou 15 ans mais, sur leurs nouvelles cartes d'identité, elles gagnent vite quelques années et décrochent du coup l'âge légal pour quitter le pays, 21 ans.

De nombreuses Indonésiennes se retrouvent aides ménagères au Moyen-Orient, à Singapour ou à Kuala Lumpur. Pour la prostitution, ce sont souvent les karaokés de Tokyo qui accueillent les adolescentes, explique le représentant de Save the Children.

L'Indonésie est l'un des plus grands exportateurs de travailleurs du sexe. Depuis quelques années, les ONG étrangères ont beaucoup contribué à faire connaître le phénomène. Elles mettent aussi de la pression sur le gouvernement indonésien.

Mais la tâche est colossale. Malgré une loi promulguée en 2007 qui criminalise le trafic d'humains et l'exploitation sexuelle, les condamnations sont rares. Il y a beaucoup d'intermédiaires dans le trafic d'enfants, ce qui complique les enquêtes, déjà peu nombreuses, explique Tata Sudrajat. «On sait toutefois que le premier maillon de la chaîne est souvent un membre de la famille», précise-t-il. Un oncle plus ou moins éloigné qui servira de lien entre une famille démunie et un réseau d'exploitation d'enfants. La plupart de ces navrantes transactions se déroulent à la campagne, où le manque d'instruction contribue à la vulnérabilité des familles.

Les jeunes filles ne quittent pas toujours le pays, indique le dernier rapport annuel sur le trafic d'humains du département d'État américain. Elles sont parfois déplacées, de la campagne à la ville, sous de faux prétextes. L'Indonésie fournit aussi des épouses par catalogue à Taiwan, précise le même document, qui dresse un désolant portrait de la situation. «Le pire pays de la région», peut-on y lire.

L'UNICEF estime pour sa part que chaque année, en Indonésie, 100 000 femmes et enfants sont l'objet d'un trafic destiné à la prostitution. Et que le tiers des prostituées indonésiennes ont moins de 18 ans.

Le gouvernement indonésien a classé en 13 différentes catégories le travail des enfants. Dans la pire classe se trouvent la prostitution et le travail dans les usines de chaussures, dans les pêches et dans les mines.

«La main-d'oeuvre infantile, dans son ensemble, est un énorme problème en Indonésie», explique Tata Sudrajat, rencontré à l'automne dans les bureaux de l'organisme à Jakarta.

Enfants vulnérables

Une récente étude de Save the Children confirme le triste sort d'une partie des enfants indonésiens. Avant les crises qui secouent maintenant l'économie du premier pays musulman du monde, il y a eu une surprenante succession de catastrophes: tsunami, attentats en plein centre-ville de Jakarta et à Bali, tremblements de terre à Java. «En Indonésie, les crises frappent les unes après les autres. Les catastrophes sont un peu devenues notre quotidien», confie Tata Sudrajat. Dans un tel climat, les familles laissent partir leurs enfants. Le pays a un système «d'institutions» publiques, sorte de croisement entre l'orphelinat et le pensionnat, pour enfants abandonnés.

Le taux d'enfants placés dans ces institutions alors qu'ils ont encore au moins un parent est alarmant. Les parents les plus découragés n'iront même pas jusqu'à mener leur enfant dans un centre: ils préfèrent le vendre. «Les droits des enfants sont un concept encore difficile à implanter en Indonésie», précise Tata Sudrajat.

Selon une estimation de l'UNICEF, la moitié des enfants du pays n'ont pas de certificat de naissance. Ils ne sont inscrits nulle part, sur aucun registre officiel, ce qui les rend particulièrement vulnérables au trafic. Lorsqu'ils disparaissent, c'est comme s'ils n'avaient jamais existé. Il ne reste d'eux qu'un souvenir.

En 2007, le gouvernement indonésien a mis sur pied une nouvelle escouade pour contrer le trafic humain. L'opération «Fleur» a permis d'augmenter les condamnations de personnes impliquées dans le commerce. La peine moyenne était de 45 mois d'emprisonnement.

Le gouvernement a aussi multiplié l'aide aux victimes d'exploitation sexuelle. Et preuve qu'il n'ignore pas la portée du problème, il soutient des refuges pour les victimes en Indonésie, mais aussi en Arabie Saoudite, au Koweït, en Malaisie et à Singapour.

Reste à y mettre aussi les ressources nécessaires, précise Arum Ratnawati, du Programme international pour l'abolition du travail des enfants. «Le problème du trafic en Indonésie, et pas seulement pour les enfants, est d'une telle magnitude, dit-il, que cela limite la portée des actions du gouvernement, même avec la nouvelle loi.»

À lire également dans le cahier Plus, les reportages de Michèle Ouimet en Guinée et de Caroline Touzin en République dominicaine.

 

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