Libertés en péril en Russie

À Saint-Pétersbourg, des manifestants dénoncent une loi interdisant... (PHOTO OLGA MALTSEVA, AFP)

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À Saint-Pétersbourg, des manifestants dénoncent une loi interdisant toute «propagande homosexuelle».

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Isabelle Hachey

À six mois des Jeux olympiques de Sotchi, les appels au boycottage se multiplient dans le monde pour protester contre l'adoption d'une loi prohibant la promotion de l'homosexualité auprès des mineurs en Russie. Mais pendant que l'Occident s'insurge, la majorité du peuple russe applaudit. Et une inquiétante vague homophobe déferle sur le pays de Vladimir Poutine.

Le garçon de 15 ans pensait répondre à l'annonce en ligne d'oncle Dima, un homme qui lui promettait de payer quelques roubles pour une relation sexuelle. C'est plutôt un groupe néo-nazi qui l'attendait. Pendant 20 longues minutes, il a été couvert d'injures, puis aspergé d'urine pour être "guéri" de son homosexualité.

Dernièrement, des dizaines de jeunes gais ont eu droit à cette terrifiante "thérapie" d'un bout à l'autre de la Russie. En toile de fond: une loi interdisant la «propagande homosexuelle», signée le 30 juin par le président Vladimir Poutine.

Affirmant soigner de futurs pédophiles, des groupes ultranationalistes piègent des adolescents gais en publiant de fausses annonces sur le net. Ils les humilient, les torturent, filment leur supplice et diffusent le tout sur les réseaux sociaux. En toute impunité.

Dans les montagnes de l'Oural, à 3000 km à l'est de Moscou, le Dr Valentin Degterev a déclaré la guerre à «Occupy Pedophilyaj», un groupe fasciste actif dans sa ville, Kamensk. Jusqu'ici, le médecin a identifié 15 victimes et une vingtaine d'agresseurs. Des "sadiques", tranche-t-il en entrevue. Mais le Dr Degterev se sent seul dans sa bataille. «Les autorités les laissent agir à leur guise.»

Selon le militant gai Larry Poltavtsev, ces attaques sont de plus en plus fréquentes en Russie. Et ce n'est pas un hasard. «Depuis la plus récente réélection de Vladimir Poutine, une vague d'homophobie s'est déversée sur la société russe», soutient M. Poltavtsev, immigré de longue date aux États-Unis.

Le monde réagit

Le dernier épisode de la croisade du Kremlin contre les gais a été l'adoption en juin d'une loi interdisant la "promotion" de l'homosexualité auprès des mineurs. «Avec cette loi, les groupes néo-nazis ont senti qu'ils avaient le feu vert du gouvernement pour torturer les homosexuels, les forcer à sortir du placard et les conduire au suicide», dit M. Poltavtsev.

Dans le monde, de plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer la loi controversée. Le président américain Barack Obama, qui a annulé mercredi une rencontre au sommet avec M. Poutine, a déclaré n'avoir «aucune patience pour les pays qui tentent de traiter les gais, lesbiennes ou transgenres de façon à les intimider ou à leur faire du mal».

Le ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird, a qualifié la loi de «mesquine et haineuse», révélant que le Canada avait tenté, en vain, de convaincre la Russie de reculer. «C'est une incitation à l'intolérance, qui engendre la haine», a-t-il dénoncé. À six mois des Jeux olympiques de Sotchi, les appels au boycottage se multiplient. Une pétition de 320 000 signatures a été déposée au Comité olympique international. Des groupes militants proposent même de tenir les Jeux... à Vancouver.

À Montréal, une veillée pacifique à la chandelle se tiendra mardi soir devant le consulat de la Russie. Des manifestations ont déjà eu lieu dans plusieurs grandes villes occidentales. En Russie, toutefois, la nouvelle législation n'a guère suscité d'émoi. En fait, la vaste majorité des Russes l'appuient sans réserve. Elle s'inscrit dans un virage conservateur effectué par M. Poutine depuis son retour au Kremlin. «Le gouvernement fait de nous des boucs émissaires afin de camoufler ses propres échecs économiques et sociaux», estime Nikolaï Alekseïev, figure de proue du mouvement gai russe, joint par La Presse à Moscou. «C'est aussi une façon pour le Kremlin de défier l'Occident, de montrer aux Russes qu'il se bat contre les valeurs immorales des pays occidentaux.»

«Inciter à la haine et à la violence contribue à diviser la société civile et à garder le contrôle», analyse de son côté M. Poltavtsev, qui craint de voir la Russie reprendre les traits de l'empire soviétique. «L'espace accordé à la liberté d'expression rétrécit sous nos yeux.»

Les gais menacés

Aujourd'hui, les homosexuels russes préfèrent garder un profil bas. «Si vous restez discret, ce n'est pas vraiment dangereux d'être gai en Russie, dit M. Alekseïev. Mais il y a de plus en plus de cas de violences homophobes. Cette hostilité envers la communauté gaie existait avant, mais c'était latent. Désormais, les autorités alimentent le feu, qui grossit et grossit.»

À Volgograd, un gai de 23 ans a été battu à mort. À Moscou, un journaliste vedette a été congédié après avoir révélé son homosexualité en ondes. Par prudence, plusieurs mènent une double vie, allant même jusqu'à célébrer de faux mariages. «Si vous êtes démasqués, vous pouvez faire une croix sur votre carrière. Vous êtes fini, soutient M. Poltavstev. La situation est pire dans les régions rurales et les petites villes.»

À Kamensk, le Dr Degterev en sait quelque chose. Malgré les nombreuses vidéos incriminantes qu'il a accumulées, il affirme n'avoir reçu aucun soutien de la police locale. Pire, les fascistes menacent maintenant de le tuer, et de s'en prendre à sa mère de 72 ans. «Les autorités n'ont pas intérêt à le protéger. Elles le voient comme une nuisance qui ternit l'image du pays à la veille des Jeux olympiques», dit M. Poltavstev.

Malgré les menaces, le Dr Degterev n'entend pas lâcher prise. «Je vais continuer à me battre contre les nazis. Il y a du fascisme aujourd'hui en Russie. Du vrai fascisme.»

***

Le Kremlin s'invite dans les chambres à coucher 

Un an après le retour au pouvoir de Vladimir Poutine, la Russie passe en mode plus répressif. Et pour

la première fois depuis l'effondrement du communisme, le Kremlin s'invite dans la chambre à coucher

des gens, explique Maria Lipman, analyste au Centre Carnegie de Moscou.

Assiste-t-on à une vague d'homophobie en Russie?

R L'homophobie n'est pas un sentiment nouveau en Russie, mais était restée latente dans la société russe jusqu'à ce que le gouvernement de Vladimir Poutine n'attise le feu avec ses politiques antigais. Un sondage a montré que 70% des Russes considèrent l'homosexualité comme une maladie, le fruit d'un laxisme moral ou le résultat d'un traumatisme psychologique. 

L'adoption d'une loi interdisant la propagande homosexuelle a libéré ces sentiments d'intolérance envers les gais. Le danger, c'est que cela conduit parfois à des incidents violents.

Qu'est-ce qui a motivé le gouvernement Poutine à adopter une loi aussi controversée?

R La loi s'inscrit dans une récente tendance au conservatisme social adoptée par le Kremlin en réaction aux manifestations massives tenues à Moscou par les classes libérales et modernes de la société russe. En 10 ans, jamais Poutine n'avait été confronté à des manifestations aussi massives. Le gouvernement tente de supprimer ce mouvement de protestation en étendant pour la première fois son contrôle à la sphère privée. Bien sûr, à l'époque soviétique, le gouvernement interférait dans la vie privée des gens. Mais cela ne s'était pas produit depuis l'effondrement du communisme. Aujourd'hui, le gouvernement tente de réglementer des domaines comme le sexe et la famille.

Il cimente ainsi ses appuis au sein de la majorité conservatrice. À cette fin, la campagne a été efficace. Il faut admettre que les initiatives conservatrices telle que la loi contre la propagande gaie sont approuvées par une grande majorité de Russes.

Opposants politiques en procès, artistes dissidentes en prison... Depuis le retour de Vladimir Poutine au Kremlin, l'an dernier, la Russie a-t-elle plongé dans la répression? 

R Il serait faux de dire que le régime s'appuie sur une répression tous azimuts. Mais le gouvernement est passé en mode plus répressif. Depuis une décennie, la politique avait toujours été son domaine exclusif, mais pour le reste, les citoyens jouissaient d'une certaine liberté. Or, depuis un an, le Kremlin empiète de façon croissante sur ces droits et libertés. Des lois limitant ces droits sont adoptées en quatrième vitesse, des militants sont davantage harcelés, les ONG doivent s'identifier comme «agents étrangers» si elles reçoivent un financement extérieur... C'est une offensive à grande échelle sur la société civile russe.

Comment la communauté internationale devrait-elle réagir?

R Franchement, je ne crois pas que la communauté internationale ait une influence quelconque sur la Russie. Depuis sa prise de pouvoir, Poutine a clairement fait savoir qu'il ne tolérerait aucune ingérence dans les affaires intérieures du pays. Sa réaction aux tentatives de pression pour faire adopter un comportement plus démocratique à la Russie l'a bien montré. En 2012, les États-Unis ont adopté la loi Magnitski (à la suite de l'affaire Sergueï Magnitski, un avocat fiscaliste torturé à mort en prison), bloquant l'entrée sur le territoire américain aux dirigeants russes impliqués dans des violations des droits humains. La réponse de la Russie a été d'interdire l'adoption d'orphelins russes par des familles américaines. Poutine a ainsi puni les membres les plus vulnérables de la société russe. Alors, je ne vois vraiment pas ce que la communauté internationale peut faire.

***

EN CAMPAGNE CONTRE LES GAIS

2006

22 avril: La région de Riazan interdit la propagande homosexuelle à l'endroit des mineurs.

2007

26 mai: Des militants gais qui manifestaient contre l'interdiction du défilé de la fierté gaie à Moscou sont attaqués par des néo-nazis, puis arrêtés par la police.

2009

30 mars: Pour avoir proclamé que «l'homosexualité est normale» devant l'école secondaire de Riazan, une militante écope d'une amende de 1500 roubles (50$).

2011

25 juin: Les autorités interdisent un défilé gai à Saint-Pétersbourg. La police arrête 14 manifestants et les met à l'amende.

2012

28 février: La région de Saint-Pétersbourg interdit la propagande homosexuelle envers les mineurs. Plusieurs autres régions lui emboîteront le pas.

2013

12 mai: À Volgograd, un jeune gai de 23 ans est brûlé, sodomisé avec des bouteilles de bière et battu à mort par deux hommes.

11 juin: La Douma (Chambre basse du parlement russe) adopte une loi interdisant la propagande des relations sexuelles non traditionnelles auprès des mineurs.

26 juin: La Douma adopte une loi interdisant aux couples de même sexe, russes et étrangers, d'adopter des orphelins russes.

Source: Amnistie internationale

*

EN CHIFFRES

3000 $

Amende maximale prévue pour les individus trouvés coupables de faire la «propagande de relations sexuelles non traditionnelles» auprès des mineurs. Les étrangers s'exposent à 15 jours de détention et à l'expulsion du pays.

88 %

Proportion de la population russe qui soutient la loi contre la propagande homosexuelle, selon le Centre panrusse d'étude de l'opinion publique.

1993

Année où l'homosexualité a été décriminalisée en Russie. L'Union soviétique en avait fait un délit en 1934. Écrivains et artistes dissidents ont été envoyés dans des camps de travail sous prétexte d'avoir commis des actes de «sodomie».




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