La Presse au Liban: dessine-moi la guerre

Dans un campement de la vallée de la... (PHOTO ÉDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE)

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Dans un campement de la vallée de la Bekaa, 22 enfants âgés de 4 à 12 ans ont accepté de se prêter à un exercice qui n'a aucune prétention scientifique. Nous leur avons donné du papier et des crayons et nous leur avons demandé de dessiner leur maison en Syrie.

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Les manifestations pour un changement de régime en Syrie donnent lieu à de violentes répressions. Lisez notre dossier sur le sujet. »

(Majdal-Anjar, Liban) Plus de la moitié des réfugiés syriens sont des enfants. Plusieurs sont traumatisés : vie bouleversée, maison détruite, mort de leurs proches. Ils vivent dans des garages, des bâtiments abandonnés ou des campements de fortune. La plupart ne vont pas à l'école.

Dans un campement de la vallée de la Bekaa, 22 enfants âgés de 4 à 12 ans ont accepté de se prêter à un exercice qui n'a aucune prétention scientifique. Nous leur avons donné du papier et des crayons et nous leur avons demandé de dessiner leur maison en Syrie.

Les enfants étaient sous une tente. Ils dessinaient, assis en rang d'oignons, leur papier étalé sur une table en plastique. Ils ont travaillé sagement pendant une vingtaine de minutes, le nez collé sur leur dessin.

Sur les 22 dessins, 12 comportent des scènes de violence: des tanks, des avions qui lâchent des bombes, des soldats qui tirent, des morts, des enfants qui pleurent. Au milieu du dessin, la maison familiale, souvent intacte. Les couleurs sont vives, mais les images sombres. Nous en avons sélectionné sept. Place aux dessins.

Ahmad Al-Sawah... (PHOTO ÉDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE) - image 2.1

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Ahmad Al-Sawah

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Ahmad Al-Sawah, 12 ans

«Un avion lance des bombes et détruit ma maison. Un tank tire sur ma maison. Un soldat tue un homme. Un autre soldat tue aussi. Mon cousin pleure et dit: "Dieu, s'il vous plaît, aidez-nous!"»

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Rami Hawa

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Rami Hawa, 6 ans

«Le régime [de Bachar al-Assad] fait des trous dans ma maison. La ville pleure.»

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Mohammad Helwa

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Mohammad Helwa, 9 ans

«Je suis sur le toit. Un tank a bombardé ma maison. En bas, j'ai dessiné des soldats du régime [de Bachar al-Assad] qui tiraient sur ma maison. Dans le ciel, j'ai mis des avions.»

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Mohammed Matar

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Mohammed Matar, 9 ans

«Un avion et un tank lancent des bombes sur ma maison et un soldat tire sur ma maison.»

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Omran Helwa

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Omran Helwa, 11 ans

«Un avion lance des barils. Un soldat tue deux frères. Dans la maison, il y a un mort. On veut la liberté.»

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Shaimaa Al-Kholad

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Shaimaa Al-Kholad, 9 ans

«Des poissons dans l'eau, un tank qui tire. De l'autre côté, ma maison et des fleurs.»

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Tabarak Taha

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Tabarak Taha, 12 ans

«Deux avions tirent sur ma maison. Un tank tire sur ma maison. Un soldat tire sur ma maison.»

GÉNÉRATION SACRIFIÉE

La psychologue Maya Boukhalil* a étudié les 12 dessins des enfants qui comportaient des scènes de violence. Plusieurs éléments l'ont frappée, comme l'omniprésence du rouge, couleur de la violence et du sang.

Autre point marquant: les maisons sont intactes, comme si le temps s'était figé. Autour, le chaos.

Les enfants utilisent parfois des mots parce qu'ils sont incapables de dessiner une réalité trop brutale. Par exemple, un enfant a écrit «Daria [ville syrienne] pleure» parce qu'il était incapable de dessiner le chagrin de sa ville.

Ils ont aussi fait appel à Dieu. Certains ont écrit Allah Akbar (Dieu est grand). Ils demandent à Dieu de les protéger et de mettre fin à la guerre.

On ne peut évidemment pas poser un diagnostic à partir d'un dessin, précise Maya Boukhalil. Par contre, une chose est certaine, ces gamins de la guerre et des camps sont traumatisés.

«Ils vivent dans des tentes depuis trois ans, dit-elle. Ce ne sont pas des animaux! Tous les jours, ils font face à la faim, au manque d'hygiène, au froid, à la pluie et à la détresse. C'est de l'agression, de la violence.»

«Avant la naissance d'un enfant, ses parents préparent sa place, poursuit-elle. Il apprend à occuper cette place, d'abord à la maison, puis à l'école et dans la société. C'est cette place qui détermine le rôle d'un individu, son identité, son moi. Perdre sa place et son pays du jour au lendemain ne peut qu'entraver ce moi. L'enfant ressent un sentiment de vide et d'angoisse, car il perd ce qui meublait sa vie psychique: ses jouets, son lit, sa chambre, sa maison.»

«Perdre sa place et son univers, c'est perdre une partie de son identité, comme si l'enfant était morcelé. Il a tout perdu, il a été secoué. Il n'a plus de maison, il dort sous une tente. Sa vie a changé du jour au lendemain.»

Les enfants vivent aussi un sentiment de persécution. «Les enfants ont peur d'être tués, ajoute Maya Boukhalil. Ils se sentent menacés. Ils se disent: «On me veut du mal, on me persécute, on veut tuer mes parents.» Ils n'auront plus confiance dans leur environnement et ils ne pourront plus tisser des liens solides.»

Ils ressentent aussi l'angoisse de la séparation. Certains membres de leur famille sont en Syrie, d'autres au Liban. La famille est éclatée. «C'est l'angoisse du morcellement.»

Toutes ces angoisses se manifestent par des symptômes: peurs nocturnes, agitation, pipi au lit, difficultés sur le plan affectif et relationnel, problèmes d'adaptation et d'apprentissage.

Étonnamment, les enfants sourient souvent. Ils rient et s'amusent, comme si la guerre n'avait pas bulldozé leur vie. «Ce sont des défenses pour survivre, pour ne pas s'identifier à tous ces morts, explique Mme Boukhalil. Ils positivent le drame pour mieux le nier et pour ne pas s'effondrer.»

Des changements aussi traumatisants vont affecter toute une génération. Et cette génération sacrifiée va transmettre ses peurs et ses angoisses à ses propres enfants. La chaîne ne s'arrêtera pas là. «Au moins trois générations seront touchées», croit Mme Boukhalil.

Ces enfants n'auront pas un rapport normal avec la violence. Ils vont avoir de la difficulté à établir des limites, à ne pas être violents sans raison. «C'est lourd. Comment vont-ils gérer toute cette haine?»

Sans oublier le sentiment de culpabilité du survivant, un phénomène qu'on retrouve souvent dans les génocides.

Et ça, prévient Mme Boukhalil, «ça contamine tout un peuple».

*Maya Boukhalil est psychologue technicienne et psychothérapeute. Elle pratique à Beyrouth. Elle a formé des équipes d'ONG qui travaillaient dans des camps de réfugiés.

53% des réfugiés sont des enfants

Pour gagner un peu d'argent, plusieurs parents sortent leurs enfants de l'école pour qu'ils travaillent. D'autres marient leurs filles (mariages arrangés). Certaines familles poussent même leurs fils à rejoindre des groupes armés en Syrie, car ils sont logés et reçoivent un salaire variant entre 47et 135$ par mois. Plusieurs experts parlent de génération perdue.

40% des réfugiés âgés de 15 à 24 ans ont songé au suicide.

80% des réfugiés doivent emprunter de l'argent pour satisfaire leurs besoins les plus élémentaires.

Le taux d'alphabétisation des Syriens avant la guerre était de 90%. Aujourd'hui, la Syrie affiche un des pires taux au monde avec plus de 3 millions d'enfants privés d'école.

Le pourcentage d'enfants réfugiés qui ne fréquentent pas l'école est très élevé:

90% au Kurdistan irakien, 84% en Turquie (ceux qui ne vivent pas dans des camps)

80% au Liban.

Sources: Washington Post et le rapport de Save the Children, 2014

FIN DE LA SÉRIE

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