Printemps arabe: le baromètre de la démocratie

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En ordre sur notre baromètre de la démocratie: la Tunisie (8,5/10), la Libye (6/10), l'Égypte (4,5/10), le Bahreïn (4/10), le Yémen (3,5/10) et la Syrie (1/10)

Illustration: La Presse

Dans un récent essai sur le «tsunami» qui a déferlé sur le monde arabe en 2011, l'expert français Antoine Basbous résume le phénomène en une formule incisive: «Le clic a eu raison du flic.»

Des milliers de manifestants armés de leur courage et de leurs téléphones intelligents ont défié les forces de l'ordre et du pouvoir, dans six pays dont la plupart semblaient parfaitement immunisés contre le virus de la liberté: Tunisie, Égypte, Libye, Bahreïn, Yémen, Syrie.

Dans certains de ces pays, l'épreuve de force se poursuit. Mais même là où des dictateurs sont tombés sous la pression de la rue, la révolution est loin d'être terminée. Dans le dernier «index de la démocratie» publié chaque année par The Economist Intelligence Unit (EIU), centre d'analyse du célèbre magazine britannique, deux de ces pays, la Tunisie et l'Égypte, ont été promus de la catégorie des «régimes autoritaires» à celle des «régimes hybrides» -et encore, l'Égypte y a grimpé de justesse, échappant de quelques petits points à la classe des dictatures.

C'est que «la démocratie ne tient pas seulement à des élections libres», rappelle David Butter, directeur régional pour le Moyen-Orient au EIU. Il faut aussi une presse libre, des institutions civiles fortes, des droits civiques raisonnablement respectés.

Comment va donc la démocratie dans les pays arabes qui ont fait les manchettes l'an dernier? Un an après la fuite honteuse de l'ex-président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, elle progresse à pas inégaux, indique notre baromètre. Et ces pas ne vont pas toujours dans la bonne direction... Mais au moins, comme le souligne Antoine Basbous, le monde arabe, qui paraissait figé et immobile, a enfin bougé. Pour le meilleur ou pour le pire...

LA TUNISIE: Le pays modèle, 8,5/10

Premier foyer de la révolte, la Tunisie, c'est un peu l'élève modèle du Printemps arabe. Neuf mois après la chute du régime Ben Ali, les Tunisiens ont voté pour élire une Assemblée constituante chargée de nommer un gouvernement de transition et d'écrire une nouvelle Constitution.

Le vote s'est raisonnablement bien déroulé. Il a été remporté par le parti islamiste Ennahda, mais c'est l'ancien opposant laïque Moncef Marzouki qui a été nommé président, tandis que le poste de premier ministre, lui, est détenu par un islamiste.

«C'est un parlement ouvert au compromis et qui tente d'éviter la polarisation», constate le politicologue Omar Ashour. «Le système tunisien a été véritablement déverrouillé, les élections ont été largement transparentes et équitables», renchérit son collègue Sami Aoun.

Le défi d'une transition harmonieuse vers la démocratie? Selon Omar Ashour, «le gouvernement devra réformer l'appareil de sécurité», qui a marqué de sa signature noire les années sombres de la dictature.

LA LIBYE: La victoire des armes, 6/10

«Vos fusils font peur à nos enfants», disent des affiches placardées dans les rues de Tripoli. Les armes dont il est question, ici, appartiennent aux différentes milices qui ont combattu les troupes de Mouammar Kadhafi pendant les mois de guerre civile. Et qui posent le plus grand défi au gouvernement qui tente de conduire le pays vers la démocratie.

«Les révolutionnaires ont bel et bien pris le pouvoir, mais leur capacité à changer la situation sur le terrain est limitée», dit Omar Ashour. Et le risque de violence reste très élevé.

Ce n'est pas évident non plus de construire des institutions politiques dans le vide absolu laissé par le régime Kadhafi. Tout est à refaire en Libye, y compris l'armée, rappelle Sami Aoun. Et aussi l'appareil judiciaire qui se penchera sur le cas d'anciens «kadhafistes» dont le fils du «roi des rois d'Afrique», Saif al-Islam.

Des élections démocratiques doivent avoir lieu d'ici juin. Et malgré toutes ses lignes de faille, malgré la menace, réelle, de l'extrémisme religieux, le pays se dirige rapidement, avec efficacité, vers la démocratie, constate le Washington Post. «Il règne dans les rues de Tripoli un puissant sens de l'optimisme», constatait ce quotidien en décembre.

David Butter, du Economist Intelligence Unit, ne partage pas cet optimisme. Dans son index, la Libye figure d'ailleurs derrière l'Égypte. Mais cet index ne tenait pas compte de la répression militaire qui s'est abattue sur la place Tahrir en décembre. Et nos deux experts jugent que la Libye devance l'Égypte de quelques pas sur le chemin de la démocratie.

L'ÉGYPTE: La fausse victoire, 4,5/10

L'explosion de joie de la place Tahrir, le 11 février 2011, était fondée sur la présomption de la bonne foi de l'armée, qui a pris les rênes du pays après la chute du régime Moubarak. Cette présomption paraît aujourd'hui d'une grande naïveté.

En réalité, en lâchant le président Hosni Moubarak, l'armée égyptienne avait surtout tenté de sauver sa peau. Les législatives du 28 novembre ont marqué le début du deuxième acte de la révolution égyptienne. Les manifestants sont revenus sur la place Tahrir, demandant aux militaires de respecter leurs promesses et de céder leur pouvoir à un gouvernement civil. En réprimant brutalement cette nouvelle vague de protestation, l'armée a montré de quel bois elle se chauffe. David Butter soupçonne même le Conseil militaire d'alimenter la crise pour justifier sa mainmise sur le pouvoir.

Voilà qui annonce un double bras de fer pour 2012. Entre les protestataires et les militaires. Mais aussi entre l'armée et les islamistes qui ont remporté une victoire  électorale flamboyante.

Les élections elles-mêmes ont été largement démocratiques. C'est un bon point pour l'Égypte. Le hic c'est que les nouveaux élus auront très peu de pouvoir. Et qu'ils risquent de se faire confisquer  leur principale prérogative par l'armée: la rédaction de la nouvelle Constitution égyptienne.

«L'armée veut garder autant de privilèges que possible, et je ne suis pas sûr que les traditions démocratiques fassent partie de son programme», résume Omar Ashour..

BAHREÏN: Un début de dialogue, 4/10

Le petit pays du Golfe est entré en éruption dès février 2011. Les manifestations ont marqué la ligne de division entre musulmans chiites et sunnites. Les autorités ont été jusqu'à raser complètement la place de la Perle, lieu de rencontre symbolique des manifestants.

Après des mois de protestations, le roi Hamad s'est finalement engagé à mettre en place des réformes, suivant les recommandations d'une Commission nationale d'enquête sur la répression. Vers la fin de l'année 2011, il est allée jusqu'à promettre de faire réembaucher tous ceux qui avaient perdu leur emploi pour avoir pris part aux manifs.

Mais il n'a pas promis de partir. Et comme il peut compter sur le soutien militaire de l'Arabie saoudite, il y a fort à parier qu'il n'est pas près de faire ses valises.

«Le soulèvement politique se poursuivra à Bahreïn, mais la famille royale et l'appareil de sécurité garderont le contrôle», prévoit l'Economist Intelligence Unit, selon qui les promesses de dialogue resteront largement insuffisantes.

YÉMEN: Le départ annoncé, 3,5/10

Le Yémen a été emporté par le Printemps arabe dès la fin de janvier 2011. Le mouvement de protestation a été violemment réprimé. Fin novembre, les protestataires ont arraché un compromis de taille. Le président Ali Abdallah Saleh, qui dirige le pays depuis 33 ans, a accepté de tirer sa révérence dès février 2012. Un gouvernement d'union nationale a été formé en attendant son départ, qui doit être suivi par une élection présidentielle.

Les analystes suivent les événements avec scepticisme: ce n'est peut-être qu'une mascarade pour freiner la révolte. Et puis, à la mi-décembre, alors que le gouvernement de transition n'en était qu'à ses balbutiements, de nouvelles protestations éclataient déjà à Sanaa, la capitale.

«Le risque d'une explosion de violence durant la période de transition est élevé», lit-on sur le site du Economist Intelligence Unit. La présence d'Al-Qaïda, dans le sud du pays, et le caractère tribal de la société yéménite, alimentent les inquiétudes.

SYRIE: L'horreur, 1/10

Comment noter les progrès de la démocratie dans un pays qui est en voie de sombrer dans la guerre civile, où la répression est féroce et où chaque jour ajoute des dizaines de nouvelles victimes? A priori, l'indice démocratique de la Syrie aurait pu se situer loin au-dessous de zéro. Dans l'index du EIU, la Syrie obtient pourtant la note de 1,99 sur 10... essentiellement pour les mini réformes implantées avec plus ou moins de bonne foi par le régime Assad, dont de récentes élections locales.

Et puis, la démocratie est loin d'avoir perdu dans ce pays, croit Omar Ashour, selon qui les éléments qui jouent le plus en faveur de la libéralisation la Syrie, ce sont le courage et la persévérance des manifestants.

Autre facteur important, Bachar al-Assad semble avoir perdu la guerre diplomatique. Et la Ligue arabe elle-même estime qu'il finira par être chassé du pouvoir. Le hic, c'est qu'il est loin d'être clair que la chute du régime fera entrer la Syrie au paradis de la démocratie. Les perspectives d'une démocratisation ne sont pas tout à fait nulles. Mais on est loin, très loin du but.

***

Notre méthode

Notre baromètre s'appuie sur l'index de la démocratie du Economist Intelligence Unit. Mais contrairement à cet index, il compare les six pays du Printemps arabe uniquement entre eux, et non avec l'ensemble des États de la planète. Autrement dit, la Tunisie y obtient une meilleure note parce qu'elle est de loin la plus avancée sur le chemin de la démocratisation et n'a pas à souffrir la comparaison avec la France ou le Canada.

Nous avons aussi fait appel à deux experts: Sami Aoun, de l'Université de Sherbrooke, et Omar Ashour, du collège Exeter et de l'Université McGill. Nous avons exclu de notre baromètre les pays qui ont bénéficié indirectement du vent de protestation et où des réformes ont été implantées à titre préventif, pour tuer toute idée de révolte dans l'oeuf. C'est le cas au Maroc, où des élections ont eu lieu cet automne. En Jordanie, où le gouvernement vient de libérer une cinquantaine de prisonniers politiques, sous la pression populaire. Et même en Algérie, où des élections législatives doivent avoir lieu au printemps élections auxquelles pourront assister des observateurs internationaux, selon une promesse faite juste avant Noël par le président Bouteflika...




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