La révolution du désespoir

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La place de l'Indépendance à Kiev a vu passer plusieurs vagues de protestataires au fil des semaines.

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Née en novembre de la volte-face du pouvoir, qui a renoncé à un rapprochement avec l'UE pour signer un accord avec Moscou, la contestation ukrainienne s'est depuis muée en révolte contre le président Ianoukovitch. Une crise qui plonge l'Ukraine au bord de la guerre civile, alors que les affrontements entre opposants et forces de l'ordre ont fait des dizaines de morts et des centaines de blessés. »

(Kiev) Depuis presque trois mois, des opposants qui ne réclament rien de moins que la chute du régime au pouvoir occupent le centre névralgique de Kiev. Entre un président qui refuse de bouger et des protestataires qui se radicalisent, l'Ukraine se trouve à la croisée des chemins et pourrait même basculer dans la violence. Voyage au pays de ceux qui n'ont plus rien à perdre.

Sur sa page internet officielle, Andriy Parubiy porte un veston, une chemise immaculée et une cravate d'un bleu électrique. Rien à voir avec l'allure qu'il affiche ces jours-ci quand il passe en coup de vent au quartier général des protestataires de Kiev.

Avec son jeans, son chandail de laine et l'incontournable foulard jaune noué autour du cou, le politicien de 43 ans ressemble plutôt à un chef scout. Ce qui n'est pas loin des fonctions qu'il exerce en cet hiver de révolte à Kiev. Car du jour au lendemain, ce député de l'opposition s'est retrouvé propulsé à la tête d'une armée de 20 000 hommes, censée assurer la sécurité dans la vaste portion du centre de la capitale où sont retranchés les protestataires.

Le mouvement de contestation est né le 21 novembre, jour où le gouvernement ukrainien a renoncé à son accord d'association avec l'Union européenne, pour se tourner vers Moscou.

Ce jour-là, le journaliste Mustafa Nayem a écrit sur sa page Facebook: «O.K., le monde, soyons sérieux. Qui est prêt à aller sur le Maïdan avant minuit?»

Ils ont été des milliers à affluer vers la place de l'Indépendance, lieu symbolique d'une autre contestation, la «révolution orange» de 2004. Neuf jours plus tard, la police antiémeute a brutalement attaqué les protestataires qui occupaient pacifiquement le centre névralgique de Kiev.

C'est ce jour-là qu'Andriy Parubiy a eu l'idée de mettre sur pied des brigades pour protéger les manifestants. «J'ai vu des gamins qui tremblaient de tout leur corps. Et je me suis dit: «On ne les laissera pas tuer nos enfants.»»

Le lendemain, les manifestants sont retournés vers le Maïdan et ont entrepris d'empiler des sacs de pierres et de glace pour se protéger contre la police. Des groupes d'hommes se sont improvisés autour de chaque barricade. C'étaient les débuts de la Samoobrona, l'autodéfense du Maïdan.

«On me demande souvent ce qui est différent aujourd'hui, comparativement à 2004», dit Andriy Parubiy, vétéran de la révolution orange.

«À l'époque, il n'y avait pas de barricades, et il n'y avait pas d'autodéfense.» Pour une bonne raison: la police n'avait pas une seule fois chargé les manifestants.

Images de guerre

Avec leurs vêtements de camouflage, leurs battes de baseball, leurs cagoules et leurs brassards jaunes, les soldats d'Andriy Parubiy sont l'image forte de cette contestation qui dure depuis presque trois mois.

Venus de tout le pays, ils campent dans l'un des cinq immeubles occupés par les opposants, dont l'hôtel de ville, la maison des syndicats, ou encore le Palais d'octobre, rebaptisé Palais de la liberté.

Il s'agit d'une force strictement défensive, assure Andriy Parubiy. «Nous pourrions nous armer. Mais notre devoir, ce n'est pas seulement de gagner, c'est aussi de changer ce pays. Et nous serons moralement plus forts si nous restons pacifiques.»

Mais le commandant de cette armée défensive contrôle-t-il tout son monde? Une de ses brigades relève du Praviy Sektor, un groupe ultranationaliste dont le chef laisse planer la menace du recours aux armes.

À quelques dizaines de mètres de la place de l'Indépendance, la rue Hrushevskoho mène vers le stade, puis vers le parlement. C'est là, pendant trois jours d'affrontements, que les protestataires ont compté leurs premiers morts.

Avec les restes de pneus brûlés et les carcasses d'autos de police érigées en barricades, il y règne une atmosphère de zone de guerre. «Nous n'appartenons à aucune brigade, nous n'écoutons personne. Là-bas, sur la place, c'est un show. Ici, c'est la ligne de front», dit Oleg, gars au visage couvert de suie.

Un petit pays

Ce que les manifestants appellent le Maïdan, ou EuroMaïdan, s'étire sur près de deux kilomètres au coeur du centre-ville de Kiev. La vie s'organise à l'intérieur de ce périmètre fermé à la circulation et à la police.

Dans les rues, la fumée qui s'échappe des poêles à bois chauffant les tentes rend l'air irrespirable. Mais les protestataires ont aussi accès à des dortoirs pouvant accueillir des milliers de gens, à huit cliniques et même à une petite bibliothèque. Sans oublier la grande scène où la musique et les discours n'arrêtent jamais.

«Chaque jour, nous achetons 5 tonnes de pain et 40 tonnes d'eau pour nourrir le Maïdan, explique Bohdan Dubas, chef des opérations adjoint de la place. Ici, c'est un petit pays dans un pays.»

Les habitants de ce pays vont et viennent, leur moral fluctue au fil des semaines. «Chaque fois que l'enthousiasme tombe, le régime fait un geste qui ramène les gens», constate Kristina Berdinskikh, journaliste qui trace les portraits des manifestants sur sa page Maidaners.

Elle a vu passer plusieurs vagues de protestataires. Les gens d'affaires et les étudiants des premiers jours. Puis ceux des régions, les gars avec des chapeaux de cosaque, les vétérans de l'Afghanistan.

Les motivations des opposants ont évolué, elles aussi. Au début, on venait pour défendre l'adhésion à l'Union européenne. Après, pour protester contre la brutalité policière. Puis, pour que le régime tombe, point.

«Moi, l'Europe, je m'en fiche, l'Ukraine n'est pas prête, dit Lena, bénévole dans une cuisine du Maïdan. Mais quand j'ai vu la police frapper des jeunes, je n'ai pas pu rester chez moi.»

«Chez nous, des bandits sont au pouvoir. Si on ne fait rien, rien ne changera.»

Radicalisation

Parmi les contestataires, il y a des pauvres, beaucoup de pauvres. «C'est plus qu'une révolte des classes moyennes qui ont satisfait leurs besoins matériels et qui veulent la démocratie. C'est la révolte des petites gens qui ont souffert de l'arbitraire du régime, qui sont désespérés, et qui ne voient aucun autre moyen de changer quoi que ce soit», observe l'historienne Sophie Lambroschini.

D'une intervention policière à l'autre, les opinions se radicalisent. Selon un sondage fait auprès des protestataires du Maïdan, il y a six semaines, 50% des manifestants voulaient négocier avec le pouvoir. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 20%. Et 41% des protestataires soutiennent l'occupation des immeubles gouvernementaux. Il y a un mois et demi, c'était 19%.

D'un côté, des manifestants de plus en plus radicaux, décidés à rester jusqu'à ce que le président Ianoukovitch et ce qu'on appelle ici sa «famille» quittent le pouvoir. De l'autre, un régime qui refuse de bouger. Et entre les deux, des leaders de l'opposition qui n'ont pas le contrôle de la rue.

Le cocktail est explosif. Et à Kiev, personne ne s'aventure à prédire l'issue de cette danse au bord du précipice.

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Oleg Tsariov 

Photo fournie par Rowland Goodman

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Volodimir Ariev 

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Deux regards sur la crise

Volodimir Ariev a été élu député en 2012. Ce journaliste de 39 ans originaire de Kiev représente l'un des principaux partis de l'opposition au Parlement ukrainien, Baktivchtchina, qui veut dire Patrie. Oleg Tsariov, lui, a été élu député il y a 12 ans, sous les couleurs du Parti des régions, du président Viktor Ianoukovitch. Né à Dnipropetrovsk, dans l'est du pays, il affiche fièrement un insigne de l'Armée rouge au revers de son veston. Les deux hommes sont perçus comme des voix politiques modérées au sein de leurs camps respectifs. Mais c'est leur seul point en commun. Car Volodimir Ariev soutient fermement les protestataires de la place de l'Indépendance. Il nous a d'ailleurs donné rendez-vous dans une pizzeria qui donne sur le fameux Maïdan. Oleg Tsariov, lui, condamne les manifestants. Nous le rencontrons au chic restaurant Viande et poisson, à deux pas du quartier général de son parti. Voici deux regards sur la crise qui déchire l'Ukraine depuis près de trois mois.

Oleg Tsariov : C'est la faute à l'Occident

Aux yeux d'Oleg Tsariov, les protestataires qui occupent la place de l'Indépendance de Kiev sont manipulés de l'étranger. L'Ukraine est actuellement le théâtre d'une «guerre géopolitique» et subit des représailles pour avoir tourné le dos à l'Union européenne. L'un des acteurs de cette guerre: Washington, qui a financé à coups de milliards les ONG dissidentes.

«Les États-Unis veulent alimenter une guerre à la frontière de la Russie, pour affaiblir l'Europe.»

Selon lui, l'Ukraine n'avait rien à gagner en adhérant à l'Union européenne. Incapable de concurrencer les entreprises européennes, le pays risquait de voir disparaître un demi-million d'emplois. Son association douanière avec la Russie est beaucoup plus avantageuse. Mais surtout, Oleg Tsariov s'insurge contre le fait de devoir choisir entre les deux allégeances. «Les Ukrainiens se sentent européens, mais nous ne sommes qu'un avec la Russie.»

Que pense-t-il des protestataires de la place de l'Indépendance? «Ce sont des gens insatisfaits, comme il y en a dans toutes les sociétés. Ils sont utilisés par les vrais organisateurs de la contestation.»

Son gouvernement est-il prêt à faire des compromis? Pas au-delà de ce qu'il a déjà offert, soit une amnistie générale en échange de l'évacuation du Maïdan. Mais si l'opposition veut un nouveau gouvernement, eh bien, elle n'a qu'à attendre les prochaines élections.

Si la police a cessé d'intervenir contre les manifestants, c'est parce que les gouvernements étrangers ont brandi la menace de sanctions en cas de répression violente, dit-il encore. Pourtant, il y a des armes et des explosifs sur la place, la police n'y a même pas accès, et c'est très dangereux, déplore le politicien.

Que faire, alors, pour résorber la crise? «Je ne sais pas», dit Oleg Tsariov, avec un sourire dépité.

 Volodimir Ariev : «Nous sommes à la croisée des chemins.»

«Regardez autour de vous: il n'y a pas une seule vitrine fracassée», dit Volodimir Ariev en montrant la place de l'Indépendance où campent les protestataires. Il y a peu de capitales occidentales où un mouvement de protestation d'aussi longue durée ferait aussi peu de dégâts, se réjouit le jeune député.

Selon lui, ce mouvement de protestation marque un précédent dans l'histoire de l'Ukraine. «C'est un mouvement populaire qui ne suit aucun chef. Aucun des politiciens de l'opposition ne peut s'approprier le Maïdan.»

Et que veulent donc les protestataires? «Ils veulent détruire un système criminel construit au cours des dernières années, et non remplacer un dragon par un autre dragon.»

Quelles conditions devraient-elles être remplies pour qu'ils acceptent de quitter le Maïdan? «Si le président accepte de retourner à la Constitution de 2004 et de déclencher des élections législatives anticipées, nous pourrions essayer de convaincre les gens de rentrer à la maison.»

Mais Volodimir Ariev ne voit aucun signe d'assouplissement présidentiel. «Il est sourd et aveugle à la situation actuelle, il vit dans un monde d'illusions.»

Pour le député, l'Ukraine est actuellement «à la croisée des chemins» et risque de basculer dans la violence.

Que fera l'opposition pour empêcher la réalisation de ce scénario? Selon lui, une partie importante se jouera la semaine prochaine, à la rentrée parlementaire, alors que l'opposition tentera de faire voter un retour à l'ancienne Constitution, que le président Ianoukovitch a fait modifier pour s'arroger des pouvoirs accrus. Mais pour cela, il faudra convaincre une quarantaine de députés indépendants ou membres du parti au pouvoir. La glace est mince.

Pour faire pencher la balance, Volodimir Ariev appelle l'Occident à décréter dès maintenant des sanctions contre le régime Ianoukovitch.




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