Pakistan: des «esclaves modernes» brûlés pour «blasphème»

Shehzad Masih et son épouse Shama Bibi, enceinte... (PHOTO AFP/FAMILLE DES VICTIMES)

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Shehzad Masih et son épouse Shama Bibi, enceinte de quatre mois, vivaient sur le site d'une briqueterie du Pendjab, où leur salaire servait à payer une fraction des intérêts d'une dette sans cesse croissante contractée auprès de leur employeur, destin de millions de personnes traitées comme des «esclaves modernes» au Pakistan.

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Waqar HUSSAIN
Agence France-Presse
CHAK 59, Pakistan

Les deux chrétiens tués et brûlés cette semaine au Pakistan par une foule enragée, les accusant d'avoir profané le Coran, voulaient fuir leur village pour échapper à la mort, mais leur employeur les a bloqués réclamant le versement de leur dette, dans une affaire au relent d'esclavagisme, selon des témoins.

Shehzad Masih et son épouse Shama Bibi, enceinte de quatre mois, vivaient sur le site d'une briqueterie du Pendjab, où leur salaire servait à payer une fraction des intérêts d'une dette sans cesse croissante contractée auprès de leur employeur, destin de millions de personnes traitées comme des «esclaves modernes» au Pakistan.

Les accusations de blasphème, crime passible de la peine de mort au pays, remontent à quelques jours, peu après la mort du père de Shehzad, selon Jawad Qamar, un responsable de la police locale. Après cette mort, la femme de Shehzad, Shama, avait fait le ménage des affaires de son défunt beau-père et jeté le contenu d'une poubelle devant la modeste masure.

«Après avoir ramassé les ordures le jour suivant, l'éboueur est allé voir l'imam du coin pour lui dire que des pages du coran avaient été retrouvées dans les ordures devant la maison de Shehzad», a dit l'officier Qamar à l'AFP.

L'histoire aurait pu en rester là, mais le mot a rapidement circulé dans le village de Chak 59, situé à une soixantaine de kilomètres de Lahore, capitale culturelle du pays en proie à une montée de l'intolérance à l'égard des minorités religieuses.

Au cours du week-end, la tension commençait à monter au village et dans les environs, des imams appelant par les haut-parleurs des mosquées, à venger ce «blasphème» contre le texte saint de l'islam.



«Ils travaillaient pour nous depuis 20 ans»

Lundi, le propriétaire de la briqueterie a «appelé Shehzad et l'a détenu pensant qu'il allait quitter les lieux pour sauver sa vie» a dit à l'AFP le frère aîné du chrétien tué, Iqbal Masih.

De nombreux témoins interrogés par l'AFP dans le village ont confirmé cette version des faits, démentie par le fils du propriétaire, Khawar Yusuf. «Il est vrai que le couple travaillait pour nous depuis 20 ans... mais mon père ne les a jamais cadenassés», a-t-il ajouté.

Or mardi, environ 1500 personnes s'étaient réunies au village à l'appel de dirigeants religieux locaux, selon Malik Abdul Aziz, un caméraman ayant filmé la scène. «La foule a battu le couple à coups de bâtons et de briques en chantant le slogan "nous sommes prêts à sacrifier nos vies pour défendre l'honneur du prophète"», a-t-il souligné.

«Le couple criait et demandait pardon en affirmant ne pas avoir péché, mais la foule l'a traîné sur une vingtaine de mètres et l'a placé dans le four de la briqueterie jusqu'à ce que leurs corps soient calcinés», a-t-il raconté. Il n'a pas été possible d'établir si le couple était encore vivant lorsqu'il a été brûlé par les villageois.

La police locale a annoncé mercredi l'arrestation de 44 suspects dans cette affaire sordide. Mais les personnes impliquées dans des attaques sont rarement condamnées par la justice, tant les juges ont peur des représailles de groupes islamistes.

Défendue bec et ongles par les influents islamistes et critiquée par les défenseurs des droits de l'homme, qui l'estiment abusivement utilisée pour régler des conflits locaux, la loi sur le blasphème est un sujet explosif au Pakistan.

«Nous demandons justice, mais je suis certain qu'elle ne sera jamais faite, car les mollahs sont trop puissants», désespérait mercredi le frère de Shehzad.

Le chef du Conseil des oulémas, principal organe des dignitaires religieux du pays, un organisme proche du pouvoir, Tahir Ashrafi, a toutefois demandé que les suspects soient traduits en justice devant une cour antiterroriste. «Ils devront être punis, même le mollah (à l'origine des accusations de blasphème) s'ils sont reconnus coupables».

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