Trop noirs pour l'Inde

À Bombay (photo), des petits exportateurs africains que... (Photo d'archives, La Presse)

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À Bombay (photo), des petits exportateurs africains que La Presse a approchés se sont tous empressés de faire savoir que leur visa était en règle, sans même que la question leur soit posée.

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Frédérick Lavoie

Collaboration spéciale

La Presse

(Bombay, Inde) Il ne fait pas bon avoir la peau foncée en Inde. Dans ce pays déjà obsédé par la pâleur de ses propres habitants, les ressortissants africains et afro-américains sont victimes de racisme au quotidien. Un racisme souvent verbal, parfois violent et toujours humiliant, explique notre collaborateur.

Lorsque Christophe Okito s'est présenté dans un immeuble de New Delhi pour visiter un appartement, le propriétaire n'est pas passé par quatre chemins pour motiver son refus de le lui louer. « Je n'aime pas les Noirs. » Fin de la discussion.

Après plusieurs années en Inde, cet incident n'avait rien pour surprendre l'étudiant congolais en génie informatique. Entre les contrôles incessants de la police, les « Kalu ! Kalu ! » (« Noir ! Noir ! » en hindi) qu'on lui crie dans la rue et les bouteilles d'eau et autres objets que lui lancent parfois des passants, Christophe Okito est habitué de se faire constamment rappeler la couleur de sa peau. N'empêche, « il faut un grand coeur pour supporter de se faire traiter de macaque en pleine face. Et il m'arrive de craquer », avoue-t-il.

Plaintes inutiles ?

Président de l'Association des étudiants africains en Inde, il a relevé en un an plus de deux cents plaintes à la police déposées par ses membres. « Aucune ne s'est réglée en faveur des Africains. Les policiers prennent toujours le parti des Indiens », dénonce-t-il.

En juin, 21 étudiants africains ont été arrêtés après une bagarre dans l'État du Pendjab. Aucun des Indiens impliqués n'a été interpellé. « Le lendemain, dans les journaux, on disait que des Noirs avaient violé des Indiennes », se rappelle Christophe Okito, qui croit que les médias ont volontairement voulu attiser le sentiment anti-africain. Il aura fallu l'intervention du président congolais Joseph Kabila pour que les étudiants soient relâchés cinq jours plus tard.

En octobre, le meurtre d'un Nigérian - rapidement qualifié de trafiquant de drogue par la presse indienne - a poussé un ministre de l'État balnéaire de Goa à déclarer que les « Nigérians sont un cancer » et doivent être expulsés. Un député a également fait installer dans les rues des banderoles avec l'inscription « Nous voulons la paix à Goa. Dites non aux Nigérians. Dites non à la drogue. »

À Bombay, capitale économique du pays, les petits exportateurs africains du quartier commercial de Dongri sont sur leurs gardes. Ceux approchés par La Presse se sont tous empressés de faire savoir que leur visa était en règle, sans même que la question leur soit posée.

De passage en Inde pour un mois, Ghislain, agent commercial congolais, est déjà exaspéré. Un jour, il a fait l'objet d'un contrôle policier à trois reprises. Chaque fois il a dû retourner à son hôtel avec eux pour leur montrer qu'il détenait bien un visa en règle.

« Quand j'entre dans un restaurant, on me regarde comme un animal. Plusieurs rient. Parfois, j'aurais envie de leur casser les dents ! » confie-t-il dans un petit entrepôt où il passe ses journées avec des confrères africains, au milieu de sacs de jute remplis de nattes de cheveux artificiels.

Un sondage mené en juin dernier dans 80 pays a classé l'Inde au deuxième rang des pays les plus racistes, après la Jordanie. Selon l'étude du World Value Survey, 43,5 % des Indiens refuseraient d'avoir un voisin d'une autre origine ethnique.

Le traitement réservé aux étrangers noirs et ceux à la peau blanche en Inde est toutefois bien différent. C'est ce qu'a constaté, Diepiriye Kuku, un Afro-Américain du Kentucky qui a passé sept ans et demi dans la capitale indienne pour y terminer son doctorat. « À la bibliothèque, le personnel me traitait comme de la merde, comme si ma seule présence les dérangeait. J'ai tôt fait d'envoyer mon partenaire allemand chercher les livres dont j'avais besoin. Ils le recevaient comme s'il était leur maître ! », raconte par courriel celui qui est aujourd'hui professeur de gestion interculturelle à l'Université de Northampton, en Angleterre.

Mal aux racines profondes

Au-delà des accusations de trafic de drogue qui façonnent les préjugés contre les Noirs, le racisme en Inde a des racines profondes, explique Avatthi Ramaiah, professeur de sociologie à l'Institut Tata des sciences sociales. « La couleur de la peau est un facteur prédominant dans la psyché indienne. Les gens à la peau claire sont plus prisés que ceux à la peau foncée. Être pâle veut dire être intelligent, puissant et bon, selon notre construction sociale. » La période coloniale britannique et le système des castes (les gens de castes supérieures sont généralement plus pâles) ont grandement contribué à cette obsession de la blancheur, estime M. Ramaiah. Les campagnes sociales appelant les Indiens à être fiers de leur peau basanée ne font pas le poids devant les publicités de stars de Bollywood vantant les vertus de crèmes blanchissantes.

Dans un pays où 90 % des unions sont encore célébrées entre personnes de même caste et de même religion, la mixité, quelle qu'elle soit, est encore loin d'être acceptée socialement.

Pour l'agent commercial congolais Ghislain, le changement de mentalité ne peut passer que par « le mélange des races. Il faut que les Indiens laissent leurs femmes épouser des étrangers. C'est la seule solution pour éliminer le racisme ».




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