Amiante: des photos embarrassantes pour une mine québécoise

Les photos prises par le militant indonésien Muchamad... (Photo: Muchamad Darisman, collaboration spéciale)

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Les photos prises par le militant indonésien Muchamad Darisman montrent des gens, dont des enfants, qui se promènent dans une décharge pleine d'amiante. Celle-ci contient des déchets de l'usine Djabesmen, le plus gros fabricant de toitures d'amiante chrysotile de l'Indonésie. On peut voir des sacs au logo de Lab Chrysotile, une mine d'amiante située à Thetford Mines, au Québec.

Photo: Muchamad Darisman, collaboration spéciale

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Isabelle Hachey

Penché au milieu d'un dépotoir, un enfant fouille les déchets à mains nues. Derrière lui, des adultes utilisent de grands sacs pour récupérer du plastique, des planches et des morceaux de ciment. Leurs sacs portent le logo de Lab Chrysotile, une mine d'amiante située à Thetford Mines, au Québec.

Ces photos ont été prises le 6 août dans une décharge de l'usine Djabesmen, le plus gros fabricant de toitures d'amiante chrysotile de l'Indonésie. Elles «établissent clairement le caractère criminel, tellement il est négligent, de notre politique nationale d'exportation de l'amiante», s'indigne le Dr Fernand Turcotte, professeur émérite en médecine préventive à l'Université Laval.

Le Dr Turcotte dit avoir été ébranlé à la vue de ces clichés, qui prouvent selon lui «l'impossibilité de mettre en oeuvre des règles censées rendre l'amiante inoffensif pour la santé humaine. Quand on entend nos politiciens conjuguer à tous les temps l'utilisation sécuritaire de l'amiante pour justifier son exportation dans les pays du tiers-monde, c'est proprement ahurissant!»

L'amiante chrysotile est un produit cancérigène interdit dans la plupart des pays occidentaux. Le Canada n'utilise pas ce matériau dans ses propres constructions, mais encourage son exportation dans les pays en voie de développement, une politique jugée amorale par de nombreux professionnels de la santé au Québec et dans le monde.

Selon le Dr Turcotte, si ce dépotoir était situé au Québec, «l'accès en serait interdit à moins de porter des combinaisons spéciales». Or, une dizaine de personnes chaussées de simples sandales récupéraient les rebuts de l'usine lors du passage de Muchamad Darisman, le militant indonésien qui a pris ces photos. L'usine est située à l'est de la capitale, Jakarta.

«Ces gens sont très pauvres et dépendants de ce que rejette l'usine. Ils ramassent le plastique, le bois et l'amiante parmi les déchets, pour ensuite les offrir à des revendeurs. L'un d'entre eux m'a dit qu'il gagnait un dollar par jour quand il était chanceux. Sa maison était située à 300 mètres, tout près du dépotoir. Il ne savait pas que l'amiante était dangereux», explique M. Darisman.

Des avertissements dans plusieurs langues étaient inscrits sur les sacs de Lab Chrysotile qui jonchaient le sol à l'extérieur de l'usine. Mais selon M. Darisman, aucune de ces langues n'était comprise par la majorité des Indonésiens.

L'amiante-ciment est récupéré par des familles pauvres pour construire des maisons. «On voit ça partout en Asie», dit Kathleen Ruff, militante canadienne qui se bat pour l'interdiction de l'amiante. «Des familles construisent des maisons en coupant l'amiante-ciment avec de petites scies mécaniques. Ça libère une grande quantité de fibres qu'elles respirent. C'est fatal.»

Sac de Lab Chrysotile.... (Photo: Muchamad Darisman, collaboration spéciale) - image 2.0

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Sac de Lab Chrysotile.

Photo: Muchamad Darisman, collaboration spéciale

«Hors contexte»

Le président de Lab Chrysotile, Simon Dupéré, dit s'assurer que ses clients utilisent l'amiante de façon sécuritaire. Il a visité à plusieurs reprises les usines indonésiennes qui importent l'amiante de Thetford Mines sans jamais avoir noté de manquements graves. «Quand on envoie du chrysotile, c'est fait dans les règles de l'art. Sinon, on n'en envoie pas.»

Les sacs de chrysotile «sont habituellement déchiquetés en usine et intégrés directement au produit fini», explique M. Dupéré. Il promet de s'assurer que l'usine Djabesmen fonctionne «selon les règles de l'usage responsable». Mais les photos le laissent dubitatif. «Ce ne serait pas la première fois qu'on aurait droit à une mise en scène. Nos détracteurs se spécialisent dans le sensationnalisme hors contexte.»

L'Indonésie importe 78 000 tonnes de chrysotile par an, en majeure partie de la Russie, du Brésil et du Canada. Contrairement à d'autres pays asiatiques, comme l'Inde, la campagne pour l'interdiction du minerai y est encore timide. Le «Ban Asbestos Network in Indonesia», ou INA-BAN, sera officiellement lancé le 17 octobre.

La tâche des militants ne sera pas facile, selon M. Darisman. «Une usine d'amiante indonésienne appartient au président de l'un des plus gros partis politiques du pays, dit-il. Nous manquons d'experts intéressés par le sujet et il y a un contrôle de l'information par le gouvernement et les entreprises en ce qui concerne les dangers de l'amiante.»

Les 26 usines d'amiante, qui emploient 7000 travailleurs indonésiens, peuvent aussi compter sur le soutien du Canada. En mars 2006, un «Symposium scientifique international» avait été organisé à Jakarta. Selon le groupe BAN-Asbestos, ce symposium commandité par l'industrie de l'amiante n'avait présenté que des scientifiques gagnés à la cause.

Clément Godbout, président de l'Institut du chrysotile, comptait parmi les conférenciers invités. Le Jakarta Post avait d'ailleurs cité une étude commandée par cet institut établi à Montréal - en fait le lobby de l'industrie mondiale de l'amiante - selon laquelle le chrysotile n'avait aucun effet négatif sur la santé humaine.

Le symposium s'était conclu par un cocktail à l'ambassade canadienne.

Des photos ont été prises en Indonésie, qui montre des sacs d'amiante étiquetés Lab Chrysotile (du Québec), utilisés n'importe comment.

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