Colombie: une première union à trois reconnue légalement

De bas en haut, : Víctor Hugo Prada, Manuel Bermúdez... (PHOTO SARAH NABIL, COLLABORATION SPÉCIALE)

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De bas en haut, : Víctor Hugo Prada, Manuel Bermúdez et Alejandro Rodríguez. Les trois hommes vivent en « trouple » depuis quatre ans.

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Sarah Nabli

Collaboration spéciale

La Presse

(MEDELLÍN) Ils se sont dit « oui », le 3 juin dernier à Medellín. Alejandro Rodríguez, Manuel José Bermúdez et Víctor Hugo Prada ont formalisé leur union à trois devant un notaire. Ils deviennent ainsi le premier « trouple » légalement reconnu de Colombie.

Sur les collines de l'ouest de Medellín, le quartier populaire et tranquille de Robledo voit défiler les caméras et les journalistes de tout le pays depuis une semaine. Le voisinage connaît bien le « trouple » qui attire tant l'attention, puisqu'il vit dans une résidence pavillonnaire depuis une dizaine d'années.

« On ne s'est jamais cachés ! », sourit Manuel Bermúdez sur le perron de sa maison tout en saluant l'une de ses voisines. Víctor Hugo Prada, comédien, Manuel Bermúdez, journaliste, et Alejandro Rodríguez, éducateur sportif, partagent leur vie depuis quatre ans, même 20 ans pour ces deux derniers. Ils ont d'ailleurs été le premier couple homosexuel à s'unir devant notaire en 2000, des années avant la légalisation du mariage entre conjoints du même sexe, en avril 2016.

«Une famille polyamoureuse»

Dans leur maison sur trois étages, le rez-de-chaussée est réservé à l'artiste de la famille pour ses répétitions théâtrales. « Nous avons chacun notre espace, le premier étage pour tous, la chambre et le bureau de Manuel au troisième, et sur le toit, j'ai créé ma petite salle de sport », décrit Alejandro Rodríguez, le plus introverti du trio. Une maison qui ressemble finalement à ses trois personnalités bien différentes, mais chaleureuses.

Dans la cuisine, le trio, complice et amoureux, se retrouve avant de partir pour une journée de travail. Tout en préparant le café, Alejandro Rodríguez demande à Víctor Hugo Prada d'un air inquiet s'il n'est pas trop stressé pour sa représentation théâtrale prévue le soir même. « Avec toute cette médiatisation, j'ai du mal à me concentrer. Mais mes deux hommes sont là pour me soutenir », souligne Víctor Hugo Prada. C'est justement lui, l'excentrique du « trouple », qui a demandé la main de ses conjoints il y a quelques mois. 

« J'étais sur scène après une représentation et je leur ai posé la question devant tout le monde ! Je voulais officialiser notre famille polyamoureuse. Ensuite, tout est allé très vite, nous avons déposé notre dossier chez plusieurs notaires et au bout de deux semaines, nous avons reçu une réponse positive. »

Pour les deux autres, impossible de connaître leur âge, car « on ne demande pas son âge à une femme ni à un gai », sermonne malicieusement Manuel Bermúdez, qui semble être le plus âgé et le plus sage du « trouple ».

Une reconnaissance légale de leur «trouple»

Le 3 juin à 10 h, les trois hommes se sont donc retrouvés devant le notaire pour signer un contrat les unissant à vie. Un accord intitulé « Constitution du régime patrimonial spécial de la trieja », ou « trouple », néologisme créé pour l'occasion à partir du mot espagnol pareja, qui signifie « couple ». Le document a été élaboré par Germán Humberto Rincón Perfetti, célèbre avocat et militant des droits de la communauté LGBT, l'homme qui avait déjà oeuvré à la légalisation de l'union entre Alejandro et Manuel en 2000.

Mais pour les trois hommes, leur union est aussi un hommage à leur quatrième partenaire emporté en 2013 par un cancer et qui marque encore leurs esprits. 

« Quand Alex Esneider Zabala est décédé, après des années de vie commune, nous n'avons obtenu aucune reconnaissance concernant la répartition légale de l'assurance vie et des biens qu'il nous avait légués. Le partage de la pension a été reconnu en première instance seulement le mois dernier. Nous ne voulions plus que cela se reproduise », souligne Manuel Bermúdez.

Le contrat protège ainsi leurs droits patrimoniaux et de succession et les reconnaît officiellement comme une famille. Mais pour l'avocate spécialiste du droit de la famille, Marcela Afanador Luque, au regard de la loi, il est néanmoins faux de parler de « mariage » ou d'« union maritale ». « Cet acte notarié n'est finalement qu'un contrat entre trois personnes qui se mettent d'accord pour partager et léguer leurs biens patrimoniaux. N'importe qui pourrait le faire s'il le souhaite. Mais il donne quand même au trio le statut de famille d'après l'article 42 de la Constitution colombienne, selon lequel "la famille est formée par une décision libre d'un homme et d'une femme ou par la volonté responsable d'y être conforme". C'est sur cette dernière disposition que se sont appuyés les trois hommes », explique-t-elle.

Un acte militant

Pour Manuel Bermúdez, militant LGBT depuis toujours, il fallait aussi faire évoluer les mentalités dans un pays où le polyamour est encore tabou. Tout en disposant les coussins sur le très grand lit, il raconte : « Nous dormons tous les trois dans le même lit, nous nous disputons régulièrement, nous sortons en famille... comme tout le monde, sauf que nous sommes trois. Il faut montrer aux gens que nous sommes heureux et ouvrir la voie à d'autres qui n'osent pas afficher leur polyamour. »

Mais dans un pays profondément catholique, les réactions n'ont pas tardé. Ángela Hernández, députée, attachée aux valeurs de la famille, s'est exprimée sur les réseaux sociaux : « C'est tout à fait lamentable, la décadence morale que nous avons atteinte. » Quant à l'Église catholique, elle y voit « une manifestation de plus d'un mépris croissant pour la famille ». La Colombie est donc encore loin de légaliser le mariage à trois ou plus. « D'autres "trouples" vont vouloir s'unir, la Cour constitutionnelle va certainement recevoir de nombreuses requêtes, elle devra s'adapter à l'évolution de la société. Mais elle a attendu 20 ans avant de reconnaître le mariage de couple du même sexe, alors ce n'est pas pour tout de suite... », conclut Marcela Afanador Luque.




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