La crise burundaise pourrait dégénérer en conflit régional

Un manifestant portant un masque à gaz agite... (PHOTO PHIL MOORE, AFP)

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Un manifestant portant un masque à gaz agite une pancarte où l'on peut lire «Arrêter le troisième mandat», à Bujumbura, le 6 mai.

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La crise au Burundi pourrait dégénérer et perturber toute la région des Grands Lacs africains, ravivant le souvenir du génocide rwandais. Au coeur des inquiétudes, les Imbonerakure, l'aile jeunesse du parti au pouvoir, accusés de se livrer à des exactions contre la population. Entrevue avec Thierry Vircoulon, directeur de la section Afrique centrale à l'International Crisis Group.

Q: Les Imbonerakure évoquent le souvenir des Interhamwe rwandais. Doit-on craindre un génocide au Burundi?

R: Il n'y a pas de risque de génocide au Burundi. Je pense que l'équipe [du président] Nkurunziza n'est pas assez folle pour ça, mais il y a un risque de fortes violences et de forte crise sécuritaire. [...] Beaucoup de gens qui ont fui au Rwanda viennent de localités où il y a une forte population tutsie parce qu'il y avait la pression des Imbonerakure [hutus]. Évidemment, quand on voit ça, on ne peut que penser au Rwanda, mais on n'en arrivera pas à ces extrêmes.

Q: Il y a donc encore aujourd'hui un clivage ethnique au Burundi?

R: Ça montre que la question ethnique n'est pas dépassée au Burundi. Elle a été acceptée plus qu'elle n'a été dépassée. À cause du système de partage des pouvoirs entre Hutus et Tutsis accepté par les signataires de l'Accord de paix d'Arusha [en 2000], [les instances politiques] ont dû emprunter des éléments aux uns et aux autres. Néanmoins, les structures ethniques de la société et des partis politiques se sont maintenues. [...] Il y avait un côté cosmétique dans cette affaire de partage des pouvoirs qui n'a pas gommé les clivages de la société burundaise entre Hutus et Tutsis, et ce sont des clivages qui ont plusieurs siècles derrière eux.

Q: Quelles pourraient être les répercussions de la crise burundaise sur les pays voisins?

R: S'il y a une crise sécuritaire qui dure au Burundi, elle réactivera des solidarités plus ou moins anciennes entre groupes armés, qui sont tous transfrontaliers. Par exemple, il est probable que si les gens du MSD [Mouvement pour la solidarité et le développement, parti d'opposition] basculaient dans la lutte armée, ils trouveraient des échos assez sympathiques du côté rwandais. De même qu'on dit en ce moment que les FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda, mouvement hutu rebelle basé au Congo] sont en train de prêter main-forte aux Imbonerakure, parce qu'ils sont hutus. [...] Si les choses se détériorent, on va réactiver des alliances militaires entre anciens groupes armés qui ont aussi une base ethnique.

Q: Le président Pierre Nkurunziza semble faire fi des critiques de la communauté internationale. Qui peut l'influencer?

R: Ses principaux voisins peuvent le faire, mais aussi les Occidentaux, qui, pour le moment, n'ont pas encore imposé de sanctions et se sont contentés de pressions rhétoriques. L'Afrique du Sud, qui a joué un rôle clef grâce à Nelson Mandela lors des négociations d'Arusha, est aux abonnés absents. Il devrait normalement y avoir [aujourd'hui] une visite des ministres des Affaires étrangères de la région à Bujumbura, ce qui serait le premier signe d'une mobilisation forte et claire de la région pour régler cette crise.

Q: La société civile burundaise peut-elle réussir ce que la société civile burkinabé a réussi?

R: Il faut l'espérer, mais l'histoire du Burundi est bien plus violente que celle du Burkina Faso, et c'est ce qui inquiète la communauté internationale. Le Burundi est sorti d'une longue guerre civile il n'y a pas si longtemps, et le passif de cette guerre n'a pas encore été traité, loin de là. Les dirigeants des rébellions et du pouvoir durant la guerre civile ont bénéficié d'une amnistie provisoire qui dure depuis 15 ans et il y a encore des caches d'armes dans le pays. L'opposition et le pouvoir sont actuellement dans un face à face et la force dans la rue est le principal paramètre de leurs relations. Aucun ne semble prêt à lâcher pied pour le moment.

Burundi et Rwanda, pays jumeaux

Le Burundi a plusieurs points communs avec son voisin, le Rwanda: petits pays de collines, on y parle pratiquement la même langue et les Hutus représentent plus de 80% de la population de chaque côté de la frontière.

D'abord colonies allemandes, le Burundi et le Rwanda furent cédés au lendemain de la Première Guerre mondiale à la Belgique, qui instaura une politique favorisant les Tutsis au détriment des Hutus et instaura la fameuse carte d'identité ethnique.

Après son indépendance, en 1962, le Burundi connut plusieurs vagues de violences ethniques, comme le Rwanda.

Le 6 avril 1994, le président burundais a aussi été tué dans l'attentat contre l'avion du président rwandais qui a déclenché le génocide du Rwanda et des massacres ethniques au Burundi.

Qui sont les Imbonerakure?

Imbonerakure. «Ceux qui voient loin», en kirundi, langue du Burundi. Officiellement, il s'agit de la Ligue des jeunes du parti au pouvoir, d'ethnie hutue, mais plusieurs observateurs n'hésitent pas à utiliser le terme «milice», dont le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, qui les accusait récemment de se livrer à du harcèlement, de l'intimidation et des actes de violence.

«Ce sont des gens qui ont été utilisés contre des opposants», affirme Pacifique Nininahazwe, porte-parole du collectif Halte au troisième mandat, ajoutant que certains ont reçu des armes et un entraînement militaire.

Les opposants au président hutu Pierre Nkurunziza, dont beaucoup sont également hutus, craignent que le pouvoir n'instrumentalise la question ethnique pour s'y maintenir.

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