Oser se moquer du pouvoir en Côte d'Ivoire

La tête d'affiche de l'émission statirique ivoirienne After... (Photo tirée de Facebook)

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La tête d'affiche de l'émission statirique ivoirienne After Work, Yao Patrick, est un militaire de la Marine nationale.

Photo tirée de Facebook

Imiter un président en lui faisant dire n'importe quoi est assez banal en Occident. Mais user de cette formule dans un pays où, il n'y a pas si longtemps, des affrontements entre partisans politiques ont fait 3000 morts apparaît beaucoup plus périlleux... En Côte d'Ivoire, une émission de radio humoristique se donne la mission «d'apaiser les coeurs» par le rire.

Dans un studio de radio, le président nigérian Goodluck Jonathan et le président ivoirien Alassane Ouattara comparent leurs exploits sportifs avec enflure et démesure. Tout à coup, pour clouer le bec à son homologue, le président ivoirien annonce qu'il s'est mis à la natation. Pourquoi? «Mais pour avoir une belle poitrine charnue!»

Les rires éclatent sur les ondes de radio Nostalgie, les animateurs peinent à reprendre leur souffle. Il est 19h, heure d'Abidjan, et l'équipe de l'émission After Work se déchaîne au micro. Un tas d'autres présidents africains défilent en studio, au gré de l'inspiration des humoristes imitateurs, qui s'amusent à les interpeller sur tout et n'importe quoi, de la Coupe du monde de soccer à la disparition des adolescentes nigérianes aux mains de Boko Haram.

Évidemment, pour les oreilles occidentales, ce genre d'humour radiophonique politico-potache qui vole au ras des bouchons de circulation de l'heure de pointe n'a rien de bien méchant...

Sauf que cette émission satirique n'est justement pas diffusée sur des ondes où la caricature politique est aussi banale que les jokes de blondes. After Work est diffusée dans un pays où, il y a à peine trois ans, les disputes politiques ont dégénéré en conflit armé où 3000 personnes ont été tuées.

Rire de la politique en Côte d'Ivoire? Le pari, lancé en 2012, n'était pas gagné d'avance.

Soldat et bouffon

Le succès populaire d'After Work étonne d'autant plus les profanes que sa tête d'affiche est... un militaire de la Marine nationale.

Ça ne s'invente pas: l'imitateur du président Ouattara, celui-là même qui le fait délirer sur sa poitrine charnue de nageur olympique, est l'adjudant Yao Patrick, alias Chuken Pat. Il est «responsable des activités socioculturelles des armées de Côte d'Ivoire».

Et il l'assume complètement.

«J'ai la confiance et le soutien de mes chefs», dit l'homme, joint la semaine dernière par téléphone à Abidjan, juste avant qu'il n'entre en onde pour son émission quotidienne. «Ils profitent de mon talent comme une corde de transmission pour l'apaisement des coeurs.»

Parce que la tourmente, Yao Patrick la connaît.

Durant la crise politique et militaire qui a suivi l'élection présidentielle de 2010 (le président sortant, Laurent Gbagbo, refusant de reconnaître sa défaite face à Alassane Ouattara), le soldat Yao Patrick a suivi les ordres de ses supérieurs et a défendu le poste de Laurent Gbagbo, jusqu'à ce que l'armée se range du côté d'Ouattara. Cette prise de position a été parfois mal perçue chez les Ivoiriens, et lui a valu «plus de trois» séjours en prison, dit-il.

Mais les Ivoiriens ne semblent pas lui en avoir tenu rigueur, eux qui l'ont nommé «humoriste de l'année» à trois reprises. En décembre dernier, il a fêté ses 20 ans de carrière et, depuis novembre 2012, il participe à After Work.

L'émission, dit Yao Patrick, «a été un atout majeur pour apaiser les Ivoiriens» et pour «transcender leurs ego». Mais pour y arriver, il aura fallu éduquer ses compatriotes à la satire. «Ce qui choque, on tente de le tourner en dérision, mais de manière subtile pour ne pas blesser. Et ça passe. Mais tout en mettant de l'humour. On se moque, hein! Mais on est très subtil.»

Pub pour la présidence

Et les cibles de leurs moqueries? Elles en rient de bon coeur, dit Yao Patrick. «Ça leur fait de la pub!»

«Un jour, la présidence a appelé la station en disant: «Les gars sont vraiment bien, mais ils doivent donner des informations qui sont vraies». On avait un peu tiré sur la corde... Le président n'était pas fâché, mais il a dit qu'il voulait des informations justes dans l'humour. On a compris qu'il fallait rectifier le tir. Il faut dire que nous faisons, en quelque sorte, une émission qui éduque. Donc, il faut dire des choses vraies. On n'a jamais plus été interpellé.

«Notre rôle est de permettre aux auditeurs de ne pas faire trop de politique, poursuit l'humoriste. Il y a eu une crise qui a choqué tout le monde dans les différents camps, alors concentrons-nous sur l'essentiel, sur la prospérité de la Côte d'Ivoire, au lieu d'être toujours campé dans son camp à voir qui a raison, qui a tort.»

On peut rire de tout, dit Yao Patrick, d'abord que c'est bien fait. De tout... sauf peut-être de la mort. «Quand l'un frappe l'autre, faut faire attention... En Afrique, on ne joue pas avec la mort.»




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