Raël et l'excision au Burkina Faso

Le centre médical Kamkaso à Bobo-Dioulasso, au Burkina... (Photo tirée de Facebook)

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Le centre médical Kamkaso à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, vise à reconstruire le clitoris des femmes excisées.

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Marc-André Boisvert

Collaboration spéciale

La Presse

(Bobo-Dioulasso) Au Burkina Faso, plus de 60 % des femmes sont excisées. Déterminé à lutter pour le «plaisir universel», le mouvement raélien a décidé d'y bâtir une clinique de reconstruction clitoridienne. Le gouvernement, à la dernière minute, lui a retiré toutes les accréditations. Histoire d'une controverse burkinabée.

Bobo-Dioulasso - À l'extérieur de la ville de Bobo-Dioulasso, le centre médical semble bien isolé. Quelques lits neufs, des appareils d'analyse, une salle d'opération équipée: rien de luxueux, mais beaucoup plus que ce que l'on trouve dans les cliniques de la région. Devant le portail, une affiche titre «Inauguration le 7 mars».

Pourtant, les portes du centre médical Kamkaso ne sont toujours pas ouvertes. Car il n'est pas un hôpital comme les autres: il vise à reconstruire le clitoris des femmes excisées. Ici, il est tabou de parler de mutilations génitales. Autant les chrétiens que les musulmans pratiquent l'excision. Bien que l'Assemblée nationale ait adopté une loi l'interdisant en 1996, la pratique reste endémique, même si elle diminue. Selon UNICEF, 90 % des Burkinabées de 45 ans et plus sont excisées, contre 58 % pour les 15 à 19 ans.

Mais le véritable scandale vient des bailleurs de fonds de la clinique: le mouvement raélien. Ses dirigeants, qui ont lancé le projet en 2006, disent avoir investi 413 000$ US dans ce qu'ils ont baptisé «l'hôpital du plaisir».

«Tout était en règle. On avait les accords de la mairie, du ministère de la Santé, de l'Ordre des médecins», affirme Abibata Sanon, porte-parole locale de la communauté raélienne. Mais le gouvernement a mis un frein au projet. Le 28 février dernier, il a signifié par écrit à la clinique son illégalité, quelques jours avant l'ouverture. Puisqu'ils avaient déjà planifié des interventions, les responsables se tournent alors vers une clinique privée. Mais, après 29 opérations réalisées, le Collège des médecins a retiré les accréditations aux deux chirurgiens américains de passage. Un médecin local, formé par les Américains, a fait neuf interventions supplémentaires. Depuis, plus rien.

L'Église catholique montrée du doigt

Le ministère de la Santé considère sa décision comme purement administrative, en citant les articles de loi violés par l'hôpital. Le 6 mai, le gouvernement aurait réclamé de nouveaux documents dans ce dossier. Le mouvement raélien, pour sa part, a crié à la vendetta religieuse. Brigitte Boisselier, qui s'est fait connaître en 2000 en annonçant avoir cloné un être humain, a accusé par communiqué l'Église catholique d'avoir fait des pressions sur le gouvernement.

L'Église burkinabée se défend. «C'est sans fondement. Nous avons appris par la presse ces allégations. On ne nous a jamais demandé notre avis. L'ouverture d'un hôpital, c'est une décision du ministère de la Santé. Point», souligne l'abbé Guy Sanon, du diocèse de Bobo-Dioulasso, calmement.

Diane Brisebois, jointe par téléphone à Toronto, est porte-parole de Clitoraid, l'organisation qui finance l'hôpital. Selon elle, Clitoraid a été créée strictement pour aider les femmes. «On ne fait pas de prosélytisme sur une table d'opération», tranche-t-elle, en précisant que, malgré la controverse, l'organisme compte ouvrir un autre hôpital en Afrique de l'Est.

Mme Brisebois ajoute que les raéliens estiment que leur mouvement rassemble toutes les religions puisque leurs prophètes ont été envoyés par les Élohims, des extraterrestres qui auraient créé l'univers dans un laboratoire. Elle croit que l'hôpital a souffert de la mauvaise presse du mouvement en France, où il est considéré comme une secte.

Un «combat» pour la dignité

Abibata Sanon, 42 ans, ne fait pas dans la guerre de religion. La porte-parole locale de Clitoraid et des raéliens parle d'un combat pour la «dignité des femmes». Excisée à 7 jours, elle a obtenu une opération en 2006 dans une clinique privée de la capitale, Ouagadougou. «Avant, l'opération était impossible. Les médecins craignaient la violence s'ils étaient découverts. Maintenant, elle est possible, mais les coûts sont prohibitifs, entre 150 000 et 250 000 CFA [de 300 à 500 $]», raconte Abibata, qui porte un médaillon raélien.

Clarisse Da, 29 ans, a pour sa part fait de la clinique son combat à force d'entendre les témoignages dans son salon de coiffure, où elle reçoit La Presse. Excisée à 8 ans, elle garde un souvenir douloureux de l'opération. «Je revois la scène. Une tante dans le coin avec un petit couteau. Deux autres qui m'attrapent par chacun des bras.» Elle aussi a décidé par elle-même de se faire opérer. Elle explique que l'opération lui a permis de retrouver une vie sexuelle normale, sans douleurs ni saignements.

Dans un article publié dans la revue spécialisée The Lancet en 2012, le chirurgien français Pierre Foldes explique qu'il a mis au point une technique permettant de restaurer le clitoris. Selon le médecin, cette nouvelle technique est un succès, car plusieurs femmes ont admis avoir leur premier orgasme un an après l'opération. Cependant, de nombreux experts affirment que les données sont insuffisantes pour conclure au succès de l'intervention.

Dans une réponse publiée dans la même revue, la professeure britannique Sarah Creighton signale que les effets de l'excision sont malheureusement irréversibles. «La reconstruction clitoridienne n'est qu'une opération esthétique, qui peut néanmoins avoir un effet sur l'estime personnelle des femmes», souligne-t-elle.

Plusieurs femmes rencontrées par La Presse disent que l'intervention ne marque pas tant le début du plaisir que la fin de douleurs et de l'incontinence causées par une mutilation faite sans anesthésie et par des femmes qui n'ont aucune connaissance médicale.

Salimata Souratie, 26 ans, a été excisée à l'âge de 6 ans. Elle fait partie des 38 femmes opérées en mars dernier. Pour elle, cette opération, c'est l'occasion de tourner le dos à 20 ans de douleurs. «Je l'ai fait. Mais je n'en ai pas parlé.» Elle craint notamment la réaction de sa famille qui «tient à la tradition». Sans le soutien de la communauté raélienne, elle n'aurait pas eu les moyens de payer l'intervention, dit-elle.

Clarisse Da, sereine, voit dans l'histoire de Salimata une raison de plus de continuer le combat. «Peu importe. Nous ferons ce qu'il faut pour que l'hôpital ouvre.»

- Avec la collaboration d'Éric-Pierre Champagne

Claude Vorilhon, alias Raël... (Photo: AFP) - image 2.0

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Claude Vorilhon, alias Raël

Photo: AFP

Raël en Afrique

La communauté raélienne de Bobo-Dioulasso compte environ 600 membres et existe depuis près de 20 ans.

Le leader, Raël, s'y est rendu en 2008.

De son propre aveu, le nombre de membres du mouvement raélien en Afrique reste «modeste», soit «quelques milliers» dans 23 pays.

Une présence discrète, mais de plus en plus visible.

Déjà, il n'est pas rare de voir des panneaux publicitaires du mouvement à Abidjan, métropole économique ivoirienne.

Au Gabon, un adepte du groupe a été mis aux arrêts en 2013 pour sorcellerie.

Quelques controverses «raéliennes»

Le clonage

En 2002, Raël réussit ce qui s'avère à ce jour son meilleur coup sur le plan médiatique. Le 27 décembre, Brigitte Boisselier, présidente de Clonaid et évêque au sein du mouvement raélien, annonce la naissance du tout premier bébé cloné au monde. La nouvelle fait la manchette à l'échelle de la planète. Aucune preuve de cet exploit allégué ne sera cependant mise de l'avant par Clonaid.

En France

En 2003, un rapport parlementaire de l'Assemblée nationale classe le mouvement raélien comme une secte en France. Depuis, le mouvement a été dissous dans l'Hexagone.

En Corée du Sud

En août 2003, Raël est refoulé à l'aéroport d'Inchon, en Corée du Sud, alors qu'il vient participer à une conférence sur le clonage. Les autorités jugent alors que sa présence pouvait «être dommageable aux intérêts nationaux et à l'ordre social».

Distribution de condoms

En novembre 1992, des raéliens distribuent 10 000 condoms auprès des élèves d'une école secondaire de Montréal. Cette initiative faisait suite au refus de la Commission scolaire de Montréal d'installer des distributrices de condoms dans les écoles.




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