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Attentats de Paris, un an plus tard: «Ce soir-là, j'ai perdu mon insouciance»

Contrairement à la plupart des survivants, qui préfèrent... (Photo Jean-Christophe Laurence, La Presse)

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Contrairement à la plupart des survivants, qui préfèrent ne plus évoquer les moments d'horreur du 13 novembre 2015, Emmanuel Domenach n'hésite pas à la raconter.

Photo Jean-Christophe Laurence, La Presse

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Il est déjà tard, le 13 novembre 2015, lorsque Emmanuel Domenach et deux de ses amis arrivent au Bataclan. Ils ont bu quelques verres dans un bistrot voisin et attendu le dernier moment pour entrer.

Fan des Eagles of Death Metal, Emmanuel se prépare à cette soirée depuis plusieurs semaines. Il a mis son plus beau t-shirt d'AC/DC et entend faire la fête jusqu'à la dernière goutte de bière. Personne ne l'a fouillé à l'entrée. Pourquoi s'inquiéter ? Le Bataclan n'est qu'une salle de concert. Et celui de ce soir s'avère bien parti, dans la foule comme sur la scène. Le groupe américain vient d'achever sa reprise de Save a Prayer de Duran Duran, lorsque des bruits de pétards se font entendre.

Emmanuel pense qu'il s'agit d'une deuxième batterie, cachée dans les coulisses. « Je ne m'alerte pas », dit-il. Puis, il voit des flashes lumineux au bar. D'un coup, toutes les lumières s'allument. La scène se vide. Les mitraillettes crépitent. Des gens tombent. Emmanuel comprend qu'il se passe quelque chose de grave. Réalisant qu'il est le seul encore debout, il fait comme les autres et se laisse choir sur le plancher. « Peur ? J'avais surtout l'obsession de protéger ma tête », raconte-t-il.

Comment survivre ?

Couché sur deux étages de corps, certains vivants, d'autres non, Emmanuel pense à ses potes, puis à lui. Comment survivre ? Il y a du sang partout. Il songe à s'en mettre sur le visage afin de se faire passer pour mort. Les terroristes parlent de la Syrie, de François Hollande. Puis, c'est le silence. Pensant qu'ils sont en train de recharger leurs Kalashnikov, des spectateurs se lèvent et foncent vers la sortie. C'est un massacre.

« Tous les mecs qui ont essayé se sont fait tirer comme des canards », raconte Emmanuel.

Quelques minutes plus tard, les terroristes montent à l'étage. Emmanuel sait que d'en haut, ils auront tout le loisir de tirer dans la fosse. C'est maintenant ou jamais. Il se lève et court vers la porte à gauche de la scène. C'est alors la course folle dans les coulisses. Une porte puis une autre, Emmanuel se retrouve bientôt dans la ruelle à l'arrière du Bataclan. Dans la salle, il entend toujours des cris. Mais dehors, c'est le silence. Pas une sirène. Pas un son. Il tente de rejoindre le boulevard, à quelques mètres sur sa gauche, tombe, perd ses lunettes. Dans le flou, il discerne pourtant des flaques de sang et des corps immobiles. « Je leur demande comment ça va, je réalise qu'ils sont morts. »

Une voix lui crie de se mettre à l'abri. Il rebrousse chemin et entre dans un immeuble où d'autres ont déjà trouvé refuge. Dans le grand couloir du hall d'entrée, les murs blancs sont souillés de sang. Où sont les forces de l'ordre, les ambulances ? Au cellulaire, impossible de joindre les secours. Il va sur le Net. On parle des attentats au stade de France et dans les bars. Toujours rien sur le Bataclan. Il appelle sa copine, puis craque. Se ressaisit. La police encercle maintenant le périmètre, mais le sauvetage est impossible. Les agents qui passent par la ruelle se font mitrailler. Les premiers soins s'organisent par téléphone : cellulaire en main, Emmanuel examine des plaies, fait des garrots. Apprentissage à vitesse grand V.

Les secours arrivent

Il est 23 h 30 quand enfin débarquent les secours. On évacue d'urgence les blessés graves, mais ceux qui n'ont pas été touchés doivent attendre. À 1 h 30, après l'assaut final, Emmanuel et tous ceux qui se terraient dans l'immeuble sont finalement évacués par des policiers, encore sur le qui-vive. Est-ce vraiment terminé ? Des boucliers protègent leur sortie. Amené dans un bar à proximité, Emmanuel, sonné, recouvre ses esprits entre les flics, les victimes, les ambulanciers et des journalistes. Il apprend avec soulagement que ses deux potes sont en vie. On l'amène au commissariat, où il répondra aux questions des enquêteurs.

À 6 h du matin, dans les rues noires de Paris, il retrouve la liberté. Plusieurs taxis, refroidis par ses vêtements rougis par le sang, refusent de s'arrêter. Arrivé chez lui, il dort à peine. Dans quelques heures, il doit assister à l'anniversaire de son beau-père...

Indemne, mais blessé

Un an plus tard, Emmanuel Domenach revient sans retenue sur les événements qui l'ont marqué à tout jamais. Contrairement à la plupart des survivants, qui préfèrent ne plus évoquer cette nuit d'horreur, il n'hésite pas à raconter. « Pour ne pas oublier, dit-il. Pour qu'on sache que ça peut encore arriver. »

Sa description des faits est objective, distante, presque détachée. Il s'en rend compte.

« Quand je parle de ça, j'ai l'impression que c'est un autre moi. Que je suis un peu spectateur de ce qui m'est arrivé. J'ai encore du mal à réaliser que j'aurais pu mourir ce soir-là », raconte Emmanuel.

On sent malgré tout que cela lui fait du bien. Il ne s'en cache pas : témoigner fait partie, pour lui, d'un processus de guérison. Il s'en est sorti vivant, certes. Mais au-dedans, les blessures sont bien là.

« Au début, je ne me voyais pas du tout comme une victime, explique-t-il. J'ai repris le travail. Il fallait que la vie continue. »

Sa psy, pourtant, lui fait vite comprendre qu'il n'est pas indemne. « Je dormais mal. J'étais plus agressif, en colère. Elle m'a dit : "Tu n'es pas dans ton état normal. Tu souffres d'un syndrome post-traumatique, il faut te soigner." »

Commence pour lui une longue rééducation. Les premiers traitements ne font pas de miracle. À Noël, il fait une dépression. Ça ne lui était jamais arrivé. Entre son obsession pour cette soirée tragique (« Je ne parlais que de ça ») et son soudain désabusement, il cherche son air. « J'étais au neutre. Au boulot, je n'étais plus du tout attentif. »

En janvier 2016, des nuages s'éloignent. Emmanuel s'implique dans l'association Fraternité et Vérité, pour les victimes du 13 novembre (voir encadré). Pour aider, bien sûr. Mais aussi pour combattre ses démons. « J'ai trouvé les clés », dit-il. Pour un temps.

Pendant l'été, son état s'améliore. Puis, en octobre, les crises d'angoisse réapparaissent. Et il recommence à consulter.

Plus le même homme

Cela pourrait être pire, souligne-t-il, en évoquant d'autres rescapés « qui sont encore au fond du trou, qui n'ont pas repris le travail, qui ont peur de prendre le métro ».

Mais Emmanuel n'est plus le même homme. À 29 ans, ce juriste à la SNCF porte désormais un autre regard sur le monde et sur la vie. Derrière ses lunettes, sa petite barbe et son extrême gentillesse, on sent chez lui le poids des questions existentielles et de la quête de sens. Il essaie de comprendre et se demande, surtout, comment tourner la page. Un défi monumental qu'il ne surmontera manifestement pas du jour au lendemain.

« Ce soir-là, j'ai perdu mon insouciance. Je suis passé en 30 secondes d'un concert de rock à une scène de guerre et je sais maintenant que psychologiquement, il faut se préparer à se prendre une balle n'importe où, n'importe quand.

« Je ne peux pas nier les effets que ça a sur moi, ajoute-t-il. Sur le plan personnel, ça a tendu mes relations de couple et j'ai moins d'intérêt pour mon travail. Il faut que je trouve un équilibre. Est-ce que ça passe par rester à Paris, avec la vie que j'ai actuellement ? Je ne sais pas. J'ai demandé ma copine en mariage, je suis content. J'aimerais avoir des enfants. Mais est-ce que j'ai envie qu'ils grandissent ici ?

« Les gens me disent qu'il ne faut pas avoir peur. Je n'ai pas peur. Je suis même retourné voir des concerts. Mais maintenant, quand j'entre dans une salle, je vérifie où sont les sorties de secours... »

Une association pour défendre les victimes

Fondée en janvier dernier par le père d'une jeune femme tuée au Bataclan, l'association 13 novembre : Fraternité et Vérité se présente comme un « porte-voix » pour les survivants et des familles de victimes. Son mandat consiste surtout à accompagner ceux qui se butent à la lourdeur de la bureaucratie. Cet appui s'est avéré particulièrement utile dans le dossier des indemnisations.

Selon Emmanuel Domenach, rescapé du Bataclan et vice-président de l'association, une « minorité seulement » de victimes aurait reçu réparation. Le processus est d'autant plus fastidieux que la FGTI multiplie les vérifications pour éviter les cas de fraude. Deux personnes auraient déjà tenté - sans succès - de se faire passer pour des rescapés du Bataclan et du bar Le Carillon.

Selon des chiffres dévoilés en septembre, 42 millions d'euros ont été versés aux victimes du 13 novembre. Plus de 2400 dossiers ont été ouverts, les indemnisations finales étant évaluées à 350 millions d'euros.

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