Boxer pour sortir de la rue

L'entraîneur (à droite) pendant une séance d'entraînement avec... (Photo: Marc-André Boisvert, collaboration spéciale)

Agrandir

L'entraîneur (à droite) pendant une séance d'entraînement avec le boxeur Emmanuel Addo.

Photo: Marc-André Boisvert, collaboration spéciale

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(ACCRA) Au Ghana, la boxe n'est pas seulement une tradition. C'est aussi une façon de sortir les jeunes de la rue. C'est même parfois un outil de développement communautaire, nous raconte notre correspondant.

À 6 ans, Emmanuel Addo est entré nerveusement dans le gymnase de boxe le plus réputé d'Accra, la capitale du Ghana. Son but: impressionner l'entraîneur en exhibant ses poings fermés. Maintenant âgé de 17 ans, Emmanuel est deux fois champion d'Afrique de sa catégorie. Comme plusieurs garçons de son quartier, c'est avec des gants de boxe qu'il est sorti de la rue.

 

Bukom, un des quartiers les plus pauvres d'Accra, n'a pas beaucoup à offrir de plus que ses bicoques surpeuplées et sa réputation de bastion de criminalité. Pourtant, ce secteur mal famé défend avec agressivité la tradition ghanéenne de pugilat, avec plus de 10 gymnases dans un rayon d'un kilomètre.

La plupart des boxeurs qui ont fait du Ghana une légende mondiale de ce sport sont natifs de Bukom. Le triple champion du monde Azumah «Professeur» Nelson, David Kotei «Poison» et Ike «Bazooka» Quartey, tous des habitués des rings les plus prestigieux de la planète, y sont nés.

Enfant du quartier, l'ancien boxeur Robert «Teddy» Lamptey, désormais la soixantaine, ressasse avec émotion ses années de gloire. «Les années 60 ont été l'âge d'or de la boxe. C'était fabuleux. Nous, les Ghanéens, étions les meilleurs de l'Afrique et du Commonwealth.»

Mais Bukom boxait bien avant cette époque. Pour plusieurs, il s'agit d'une pratique culturelle qui date de temps immémoriaux où l'on s'affrontait au tempo des tam-tam. Au centre du marché de Bukom, le monument à une guerre précoloniale rappelle cette tradition de combat à poings nus qui, jusqu'à aujourd'hui, se perpétue.

Boxer pour survivre

À Bukom, le moindre argument devient une occasion de saisir une poignée de sable et de la jeter à son adversaire, marquant l'appel au combat de rue. En à peine une heure de promenade, La Presse a pu constater deux face-à-face, mais surtout l'enthousiasme des spectateurs lors de ces rounds improvisés. «Rien ne prime autant ici que le plaisir d'un bon combat», croit Edwin Edward, grand amateur de boxe et travailleur social. Un crochet agile est admiré de tous.

Au-delà de la gloire, la réalité est dure. Les mots du grand Azumah Nelson disent tout: «Nous avions faim. Alors, nous nous battions.»

Lamptey le confirme, plusieurs le font dans l'espoir de faire un peu d'argent. Plusieurs pugilistes font partie des 80% de Ghanéens vivant avec moins de 2$ par jour. Certains gagneront quelques pesewas (les centimes ghanéens) par le pari ou les galas amateurs. Mais seulement quelques champions gagneront assez pour survivre: ceux qui intégreront l'équipe nationale ou, mieux, recevront l'appui d'un commanditaire.

Godwin Nii Dzani Kotey, entraîneur d'Emmanuel Addo et président de l'Association des entraîneurs de boxe du Ghana, y voit beaucoup plus que gloire et argent. «C'est une école de vie.»

Emmanuel et tous ses collègues suivent une discipline rigoureuse imposée par leur mentor: se coucher tôt, bien manger, éviter les embrouilles, consacrer des longues heures à l'entraînement. Un mode de vie basé sur la rigueur et le respect de l'autorité qui contraste pleinement avec celle des habitants de Bukom qui flemmardent toute la journée. Peu de locaux terminent leurs études primaires.

Discipline de fer

«La boxe, c'est un moyen de sortir les jeunes de la rue et d'éviter qu'ils deviennent délinquants», explique M. Lamptey. Si plusieurs enfants décident de venir par eux-mêmes, il n'est pas rare qu'un parent débarque au gymnase avec un fils à problèmes.

Il faut savoir que les gymnases offrent des conditions spartiates. L'Attoh Quarshie Boxing Club de l'entraîneur Godwin Nii Dzani Kotey est un bâtiment poussiéreux et mal éclairé où on retrouve quelques sacs d'entraînement et un ring de fortune. La fumée des déchets du quartier, qu'on brûle sur la plage adjacente, rend l'air irrespirable. Le slogan du club: «pas de gains sans douleur (no pain no gain)».

Edwin Edwards a compris le potentiel du sport. Il a donc décidé d'intégrer au ring un programme d'éducateurs communautaires sur le VIH et la violence conjugale. Le pugilat ne fait pas que développer des individus, mais aussi la communauté.

On le comprend lorsque l'entraînement tire à sa fin et que les 25 boxeurs professionnels se prennent la main en cercle pour une prière dirigée par l'entraîneur. «Quand les hommes pleurent, ils ne savent pas que Dieu les a bénis de ces obstacles. Ne restez pas amers face à l'adversité. Comme dans le ring, elle ne vous rend que plus fort», conclura-t-il.

 




publicité

publicité

Les plus populaires : Actualités

Tous les plus populaires de la section Actualités
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer