Sols contaminés rejetés dans la nature: «C'est une bombe à retardement!»

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« L'industrie de la construction marche à plein régime ! Il y a de grands projets, l'échangeur Turcot, le pont Champlain, et le REM qui s'en vient. Mais les volumes de sols que nous recevons sont en diminution », explique Bob Youden, président du comité de direction d'Englobe.

Photo Marco Campanozzi, La Presse

La multiplication des déversements illégaux de sols contaminés dans la nature québécoise depuis quelques années constitue une véritable « bombe à retardement » qui menace à la fois la santé publique, l'environnement et la rentabilité des entreprises légales de décontamination, selon l'une des plus importantes firmes de l'industrie.

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Alain Robichaud, vice-président principal responsable des centres de traitement chez Englobe

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À l'Épiphanie, dans la couronne nord, l'entreprise Englobe exploite un lieu d'enfouissement de sols contaminés, où des aménagements spéciaux et une membrane protectrice empêchent toute contamination de l'environnement autour.

Photo Marco Campanozzi, La Presse

En mars dernier, lorsque La Presse a révélé que la police avait découvert que dans plusieurs grands chantiers montréalais, le crime organisé avait pris en charge les sols contaminés afin de les déverser illégalement dans la nature, Bob Youden n'a pas été surpris.

Depuis longtemps, déjà, le président du comité de direction d'Englobe, une firme spécialisée qui emploie plus de 1500 personnes au Québec, avait constaté un problème dans le marché des sols contaminés.

« L'industrie de la construction marche à plein régime ! Il y a de grands projets, l'échangeur Turcot, le pont Champlain, et le REM qui s'en vient. Mais les volumes de sols que nous recevons sont en diminution », a expliqué le dirigeant, dont la firme a exporté dans plusieurs pays étrangers une technologie de pointe en décontamination des sols par biodégradation.

DES SOLS QUI DISPARAISSENT

Bob Youden défend évidemment les intérêts financiers de son entreprise lorsqu'il plaide pour que les sols soient décontaminés dans un centre agréé plutôt que jetés dans la nature. Mais il croit que dans ce cas, l'intérêt public commande la même chose.

« Où est la santé publique dans tout ça ? Si un enfant joue avec un jouet qui contient du plomb, il a le temps de devenir un adulte avant qu'on remarque un problème. Avec les sols contaminés, bon, on peut peut-être détecter une odeur de pétrole si la concentration est élevée. Mais le plomb, lui, on ne le remarque pas ! C'est une bombe à retardement ! », s'insurge-t-il.

Ses collègues et lui soupçonnent que des clients qui envoyaient autrefois les sols excavés dans des centres agréés préfèrent aujourd'hui faire affaire avec des intermédiaires qui jettent le tout sur des terres agricoles à la campagne, en catimini. L'une des astuces est de déclarer que les sols ont été exportés en Ontario, où les inspecteurs environnementaux québécois n'ont pas autorité.

Il s'agit là d'un stratagème décrit par la Sûreté du Québec dans le projet Naphtalène, une enquête criminelle qui dure depuis deux ans et qui vise une organisation criminelle spécialiste de ce genre de manoeuvres.

Dans des documents judiciaires du projet Naphtalène obtenus par La Presse, les policiers disent avoir des preuves que des sols hautement contaminés excavés sur de grands chantiers montréalais ont été jetés illégalement dans la nature au cours des dernières années, causant de graves dommages à l'environnement. L'enquête se poursuit et personne n'a été accusé à ce jour.

UN PROCESSUS COÛTEUX

Gérer les sols contaminés en respectant les lois environnementales du Québec coûte cher, tous les entrepreneurs en construction le savent.

À Montréal-Est, Englobe exploite un site de pointe où elle peut dégrader les produits de chimie organique présents dans le sol, comme les hydrocarbures, à l'aide d'un cocktail de bactéries.

À l'Épiphanie, dans la couronne nord, l'entreprise exploite un lieu d'enfouissement de sols contaminés, où des aménagements spéciaux et une membrane protectrice empêchent toute contamination de l'environnement autour. Des employés inspectent et consignent la moindre pelletée de terre et son contenu. Il y a des coûts rattachés à tout cela.

« En 2015, le prix était d'environ 65 $ la tonne pour le transport et la disposition des sols contaminés au Québec. Aujourd'hui, le prix est proche de 40 $. C'est impossible de faire de l'argent à ce prix. Si les gens peuvent aller jeter ça dans le champ d'un fermier au lieu de payer, c'est sûr que ça tue le marché », déplore Alain Robichaud, vice-président principal responsable des centres de traitement chez Englobe.

PLAIDOYER POUR PLUS DE SÉVÉRITÉ

Bob Youden, qui a déjà présidé le conseil de la Chambre de commerce du Canada, n'a pas l'habitude de réclamer plus de contraintes pour les entreprises privées. C'est ce qu'il fait pourtant aujourd'hui.

Il aimerait que le ministère de l'Environnement exige que les sols contaminés soient traités dans un centre reconnu par le Ministère. Actuellement, si les sols sont exportés à l'extérieur du Québec, le Ministère n'a pas de contrôle sur le lieu qui les accueille. M. Youden s'interroge aussi sur le fait que Québec permette à des firmes de camionnage de remporter des appels d'offres publics en matière de décontamination, alors qu'elles ne sont pas équipées pour traiter les sols adéquatement.

« Avez-vous déjà vu ça, une industrie qui réclame d'être plus réglementée ? C'est ce qu'on fait », lance-t-il d'un air incrédule.

DÉBATS À L'ASSEMBLÉE NATIONALE

Le sujet a été abordé à l'Assemblée nationale lors de l'étude des crédits la semaine dernière. Le député péquiste Sylvain Gaudreault est revenu à la charge à plusieurs reprises, insistant pour savoir si la ministre de l'Environnement Isabelle Melançon comptait exiger que les sols excavés au Québec soient traités dans un centre reconnu au Québec.

« C'est une question de nationalisme économique, de nationalisme environnemental ! », a-t-il plaidé.

« Il serait préférable que nous puissions tout faire ici, mais dans le cas où les sols doivent se diriger vers l'Ontario, c'est le gouvernement fédéral qui a ce pouvoir d'interdire le transfert de biens d'une province à l'autre. Je n'ai pas juridiction là-dessus », a répliqué la ministre.

Elle a souligné que les enquêtes sur la présence du crime organisé dans l'industrie sont toujours en cours et qu'un nouveau projet-pilote avec la Ville de Montréal permet de tester certaines méthodes pour suivre les camions à la trace lorsqu'ils transportent des sols. Le projet pourrait être étendu s'il se montre concluant.




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