Côte-Nord: le littoral attaqué

En l'absence de glace, les tempêtes automnales causent... (PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE)

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En l'absence de glace, les tempêtes automnales causent une érosion accélérée sur les plages de Sept-Îles, ce qui menace les quartiers les plus prisés de la ville.

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(SEPT-ÎLES) La mer monte, mais ce n'est pas le seul impact du climat sur les côtes. Dans la région de Sept-Îles, le réchauffement fait disparaître la glace de mer et attise les tempêtes, ce qui accélère l'érosion et précipite les maisons dans l'estuaire du Saint-Laurent.

De sa maison perchée sur un talus sablonneux, Gaetan Belval a une vue magnifique sur l'estuaire du Saint-Laurent et sur la plage en contrebas.

Mais M. Belval, un retraité civil de la Sûreté du Québec, sait que ses jours dans ce cadre spectaculaire sont peut-être comptés.

«Si la maison passe au feu, je n'ai pas le droit de la reconstruire!», dit-il.

En fait, ce n'est pas le feu qui menace la maison de M. Belval. Même s'il rechigne à le reconnaître. C'est la mer.

Depuis 10 ans maintenant, la ville de Sept-Îles est aux prises avec l'érosion accélérée du littoral dans certains de ses quartiers les plus recherchés.

Les scientifiques attribuent cette érosion aux changements climatiques.

Les tempêtes sont de plus en plus fortes. Elles surviennent alors qu'il y a de moins en moins de glace l'automne. Or, la glace agit comme un bouclier sur les côtes.

«Les présomptions qu'on avait il y a 10 ans se confirment, dit François Morneau. Les taux d'érosion sont plus élevés que la normale. On voit que les records de température ont des impacts.»

M. Morneau suit le dossier de l'érosion côtière depuis 25 ans. D'abord chez Transports Québec, puis au ministère de la Sécurité publique et aujourd'hui chez Ouranos, un consortium de recherches sur l'impact des changements climatiques.

Les recherches qu'il a supervisées au sein du Ministère au début des années 2000 ont déclenché une prise de conscience sur la Côte-Nord.

Il explique que sur une côte en équilibre, il peut y avoir de l'érosion à un lieu précis, mais que celle-ci est normalement compensée par un gain ailleurs.

L'érosion a évidemment un impact bien plus grand sur les côtes meubles, en sable ou en argile. Sur la Côte-Nord, c'est le cas d'environ la moitié du littoral.

En 2005, une étude commandée par le ministère de la Sécurité publique a conclu que 63% des côtes meubles étaient en recul dans la région. Un signe de déséquilibre.

Le problème est accentué par le fait que les villes et villages de la Côte-Nord sont souvent établis sur les portions plus accueillantes de la côte: les plages. Et la route 138, la seule à desservir la région, longe souvent les portions vulnérables du littoral.

En 2005, sur la foi de cette étude, la MRC des Sept-Rivières a décrété une vaste zone à risque d'érosion et y a interdit construction, agrandissement ou reconstruction.

Du jour au lendemain, des centaines de résidences se retrouvaient à risque, dont celle de M. Belval. En tout, 1200 personnes étaient touchées. Sans compter les terrains lotis mais non bâtis qui perdaient toute leur valeur.

Le débat a été vif dans la MRC, qui inclut Sept-Îles et Port-Cartier et qui compte près de 150 km de côtes.

Dans les années qui ont suivi, l'analyse s'est raffinée et certaines zones à risque ont été redessinées. En 2008, les propriétaires ont retrouvé le droit de s'agrandir, mais seulement en hauteur, par l'ajout d'un étage.

Mais des centaines de résidences et chalets sont toujours en sursis.

Et en 2010, une forte tempête qui s'est déchaînée pendant une grande marée a rappelé que la menace était bien réelle.

Plusieurs maisons ont été détruites ou endommagées, en particulier dans le voisinage de M. Belval, dans le secteur de la baie Sainte-Marguerite, à une trentaine de kilomètres à l'ouest du centre-ville de Sept-Îles.

Gaetan Belval occupe la seule résidence qui résiste... (PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE) - image 2.0

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Gaetan Belval occupe la seule résidence qui résiste encore à l'érosion accélérée dans le secteur Clarke City de Sept-Îles.

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Compensations

Le gouvernement du Québec offre jusqu'à 150 000$ pour démolir ou déplacer une résidence principale si celle-ci est en danger imminent d'être détruite par les vagues. Il faut pour cela que la crête du talus ait reculé à 10 m ou moins de la maison.

Roch Aumont a démoli sa maison et en a construit une autre à l'extrémité de son terrain, plus loin de la rive, et ce même s'il n'avait pas le droit à cette compensation.

«On ne pouvait pas rénover ni agrandir à cause de la réglementation», dit-il, en recevant La Presse sur son terrain en bord de mer, dans le secteur des Plages de l'est.

Avec la maison toute neuve au design soigné qu'il habite maintenant avec sa famille, il ne regrette pas son ancienne demeure plus modeste, tout juste démolie. «Les vagues venaient frapper la terrasse et éclabousser la porte patio», raconte-t-il.

De son côté, M. Belval a refusé le dédommagement auquel il aurait eu droit. Il tient à sa propriété, acquise il y a sept ans pour 92 000$.

«Je veux être au bord de la mer, dit-il. Si je m'installe juste de l'autre bord de la rue, il y a des moustiques et je ne vois plus la mer.»

Ces dernières années, une douzaine de résidences principales ont été détruites ou déménagées avec compensation à Sept-Îles.

C'est sans compter les nombreux chalets qui ont disparu sans compensation. Dont plusieurs de part et d'autre de chez M. Belval.

En observant le paysage qui s'offre de sa pelouse, il est difficile de croire que ce n'est pas le sort qui l'attend lui aussi.

En bas, la plage de sable fin est jonchée de bloc de granit. Ce sont les débris des tentatives futiles de ses voisins de se défendre contre les assauts de la mer.

M. Belval continue de compter sur le bouclier de blocs de granit qui subsiste devant chez lui.

Pourtant, les scientifiques sont formels: l'enrochement n'est pas efficace à moyen terme pour maîtriser l'érosion sur les plages. Au contraire. «L'enrochement fait disparaître la plage à grande vitesse», dit François Morneau.

D'ailleurs, la Ville de Sept-Îles interdit l'enrochement sur la plus grande partie de son littoral.

«Souvent, les gens ont l'impression que c'est la bonne solution, dit Claude Bureau, directeur général de la municipalité de 30 000 habitants. Mais ça fait partir la masse de sable.»

La Ville a d'ailleurs sévi contre M. Belval, qui a fait livrer un voyage de gravier récemment pour réparer son mur. «Tout ce que j'ai le droit de mettre, c'est du sable», dit-il, en pestant contre l'amende qu'il a dû payer. Avec les frais de cour, la facture est montée à 723$.

«Si la mer vient et endommage mon enrochement, je vais demander un permis pour le réparer et ils vont me le refuser, dit-il. On va se retrouver en cour. C'est moi qui vais les poursuivre en injonction. Eux protègent leurs installations, les routes, l'aqueduc, les égouts. Et moi, je n'aurais pas le droit de protéger ma résidence?»

Des solutions controversées

Les débats houleux qui ont secoué la Côte-Nord depuis 10 ans se reproduiront partout dans le Québec maritime, à mesure que l'érosion deviendra un problème plus aigu.

On pourra prendre Sept-Îles en exemple, affirme François Morneau, chercheur chez Ouranos.

«La Ville de Sept-Îles a été la plus courageuse pour avoir pris ce dossier de front, dit-il. On a eu un groupe de politiciens qui a compris qu'ils faisaient face à un défi et qu'il fallait avoir une approche à long terme.»

Néanmoins, il a fallu une tempête dévastatrice en 2010 pour concrétiser la menace dans plusieurs quartiers.

Le directeur général de la Ville de Sept-Îles, Claude Bureau, a vu trois maires se succéder en dix ans, depuis l'adoption d'une zone à risque d'érosion qui a suscité la controverse dans la région.

En une décennie, M. Bureau a pu constater que les solutions pour contrer les effets de l'érosion existent: enrochement, recharge de sable. Mais leur coût suscite des débats souvent insolubles. Et dans bien des cas, il ne reste plus qu'à battre en retraite.

En 2008, la Ville a fait réaliser par la société d'ingénierie Tecsult une étude coûts-avantages de ces remèdes. «C'est la première analyse du genre au Québec et même au Canada», dit M. Bureau.

Résultat: Sept-Îles continuera de protéger son centre urbain avec des blocs de granit pour briser les vagues de tempête. L'enrochement y est efficace parce qu'on est dans une baie protégée et il est rentable à cause de la valeur des bâtiments.

«Protéger le centre-ville, ça se justifie, dit M. Bureau. Pour le reste, le débat se complique.»

Des coûts prohibitifs et des doutes

Dans le secteur des Plages de l'est, après des années d'atermoiements et quelques maisons englouties, c'est le statu quo.

D'un côté de la rue de la Rive, des maisons cossues à la vue imprenable sur la mer. De l'autre, des bungalows plus modestes.

Ici, explique M. Bureau, l'enrochement nécessaire aurait été tellement important que les riverains auraient perdu leur vue. Et le coût, 6 millions, est prohibitif.

Et comment demander à l'ensemble des contribuables de payer la note pour certains des résidants les plus nantis de la ville?

Une autre solution, la recharge en sable, apparaissait une aubaine à 3 millions, mais elle n'a pas su convaincre. «Les gens n'y croient pas, note M. Bureau. Ils disent que c'est de l'argent jeté à la mer.»

Reste la relocalisation planifiée. Mais là aussi, la résistance est forte. «Si on force les gens à quitter leur maison, ils nous répondent: "Expropriez-nous"», relate M. Bureau.

Au cas par cas

«En un mot, après avoir analysé tout ça, on relocalise les gens quand le sinistre menace. On gère l'érosion à la pièce. On essaie juste de déplacer la maison avant que la vague arrive.»

Une approche qui convient très bien à Donald St-Gelais. Cet urgentologue a fait construire il y a 10 ans une imposante résidence sur un terrain riverain qui appartenait à son père.

Il ne nie pas les changements climatiques: «Il y a 50 ans, les gens traversaient la baie en ski-doo pour aller aux îles!», dit-il.

De nos jours, il est rare que la glace soit assez forte pour permettre le trajet de 5 km.

Mais il n'en craint pas les conséquences, même si son terrain a été déclaré à risque d'érosion en 2005, quelques semaines après l'obtention de son permis de construire.

«Il y a de l'érosion, mais ça varie, dit-il. L'eau monte plus quand il n'y a pas de glace. Mais la mer est à 200 pi [70 m].»

Une distance qui peut paraître rassurante, mais la situation peut changer vite, avertit M. Bureau: «On a eu des maisons qui ont été détruites en deux tempêtes.» 

Fin de la série

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