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La lutte de trappeurs amérindiens pour sauver une forêt boréale du Québec

Après avoir serpenté au milieu d'hectares de coupes claires, la route... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE)

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Clément SABOURIN
Agence France-Presse
VALLÉE DE LA BROADBACK

Après avoir serpenté au milieu d'hectares de coupes claires, la route forestière est entravée par un large panneau: «Le chemin de la destruction s'arrête ici». Au-delà, les trappeurs amérindiens luttent pour défendre l'une des deux dernières forêts boréales intactes du Québec.

Six kilomètres plus au nord coule la rivière Broadback, encore endormie sous des épaisseurs de glace et de neige en ce mois de mars où la température flirte avec les -40 degrés Celsius. Tout autour, à perte de vue, les forêts de conifères sont aussi anciennes qu'impénétrables.

À la lisière de la taïga, la Vallée de Broadback constitue plus que le refuge de nombre d'animaux nordiques en voie d'extinction tel que le caribou forestier. C'est l'ultime territoire de chasse ancestral inviolé de la nation Crie, dernier confetti d'un empire de lacs, forêts et rivières, au sud-est de la Baie d'Hudson (800 km au nord de Montréal), où ce peuple autochtone de 16 000 âmes régnait en maître jusqu'aux années 1970.

Un désert blanc

Pour les chasseurs Cris qui ont décidé de stopper l'avancée des coupes forestières en 2010, il y avait urgence tant la déforestation se rapprochait de la Broadback. Malgré les engagements de l'industrie de replanter, aucune solution autre que l'imposition d'un parc naturel de 13 000 km2 minimum (près de la moitié de la Belgique) ne saurait satisfaire ces Amérindiens, et en particulier la douzaine de Tallyman (maîtres trappeurs) à l'origine de cette mobilisation.

À un jet de pierre de la forêt qu'ils veulent protéger, Don Saganash contemple avec lassitude un désert blanc qui s'étend à 360 degrés alentour. «On ne peut plus chasser ici, les animaux n'ont aucun refuge».

Debout à côté de sa motoneige, il explique que la chasse est «totalement différente» depuis le passage des bûcherons. Si quelques têtes d'arbustes replantés ont bien surgi du sol, «ce ne sont pas les mêmes espèces», observe Don. «Même les lapins n'aiment pas les nouveaux arbres».

«Lignes de trappes»

«On ne peut même plus trapper (piéger) de martre!», abonde Malcom Saganash, Tallyman comme son cousin Don. Le petit animal dont la fourrure se vend à bon prix est resté introuvable cet hiver. «Je n'en ai chassé aucun. Avant, je pouvais en prendre une centaine par saison».

Depuis des générations, chaque Tallyman a la charge de surveiller un périmètre de la forêt, d'y recenser la faune et d'inspecter les «lignes de trappes», ces sentiers ancestraux où sont posés les pièges. Plus qu'un loisir, la chasse est au coeur de l'identité de cette ethnie sédentarisée de force il y a une quarantaine d'années.

À l'époque, les «Blancs» sont arrivés du Sud pour ériger de gigantesques barrages hydroélectriques pour les besoins en électricité du Québec. Les Cris ont pu négocier des accords leur octroyant une certaine indépendance politique et de généreuses subventions.

La gestion des droits de chasse est devenue une prérogative amérindienne. Celle du sol et du sous-sol -à quelques rares exceptions- est demeurée dans le giron québécois. Forts de cela, les bûcherons «remontent toujours plus au nord», déplore Don.

Dialogue de sourds

Dans le camp de cabanes en bois sommaires partagés avec un troisième cousin trappeur, Philippe Saganash, les trois Tallyman voient passer de temps à autre des représentants de l'industrie forestière.

Ils viennent les avertir de prochaines coupes claires sur leurs terres et, selon les Cris, leur offrir de l'argent ou des motoneiges. «J'ai dit non, mais ils vont quand même de l'avant», raconte Malcolm. «Il y a trois compagnies forestières sur mon terrain de chasse, mais elles ne me demandent jamais rien. Elles se moquent de ce qu'on pense», ajoute Philippe.

Unilatéralement, les trappeurs ont imposé en 2010 un moratoire sur leur forêt ancestrale. L'industrie forestière s'est engagée à ne pas couper dans la zone pendant trois ans. L'échéance est dépassée depuis juin dernier, et aucun accord n'a encore été conclu entre le Grand conseil cri et le gouvernement québécois. Et l'industrie forestière et les Tallyman s'impatientent.

«Au moins, ils n'ont toujours pas délivré de permis d'exploitation», observe Steven Blacksmith, directeur des Ressources naturelles de la réserve crie de Waswanipi où est née la mobilisation.

Prolifération des loups

Hivers moins longs qu'auparavant, disparition des caribous forestiers sous l'effet des coupes claires et prolifération des loups qui remontent du Sud grâce aux nouvelles routes forestières, cette nation autochtone craint d'assister au crépuscule de son mode de vie traditionnel.

Rassemblés autour de poêles à bois où mijote de la viande d'orignal, les aînés sont unanimes: l'eau, la viande et le poisson n'ont plus le même goût depuis l'arrivée des bûcherons. «Triste», Alice Happyjack le répète, «la nourriture n'a plus la même énergie qu'avant».

Les yeux fatigués, s'exprimant lentement en cri, Joseph Neeposh, qui a vécu toute sa vie en forêt, avertit qu'«il existe une connexion spirituelle entre les Amérindiens et la terre. Détruire la forêt, c'est aussi détruire cette connexion».

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