Outremont : soyons francs, le malaise est plus profond

« Les Hassidim font bel et bien partie de... (Photo Alain Roberge, Archives La Presse)

Agrandir

« Les Hassidim font bel et bien partie de l'histoire montréalaise et outremontaise depuis de nombreuses décennies. Ils composent même l'une des spécificités de la métropole », écrit l'auteure.

Photo Alain Roberge, Archives La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Jessica Roda, Ph.D

Université Concordia/Columbia University

À Outremont, rien ne vous empêchera de prendre votre latte au café du coin...

20 novembre 2016, après plusieurs mois de bataille, sans l'ombre d'un dialogue de la part des pouvoirs municipaux en place, une partie de la population d'Outremont s'est prononcée en faveur du oui pour le règlement AO-320-B, impliquant désormais l'impossibilité d'établir de nouveaux lieux de culte dans la totalité de l'arrondissement.

Le résultat ne surprend guère sachant que la campagne pour le soutien à cette interdiction a été particulièrement active, et que les principaux concernés, à savoir les Hassidim, sont minoritaires.

Mais ce règlement ne cache-t-il pas un malaise beaucoup plus profond ancré dans la difficile acceptation de l'autre, cet autre qui s'habille, mange, pense et s'exprime différemment ?

Le débat à ce sujet reste particulièrement houleux et de nombreux citoyens ont un discours bien plus complexe que la simple question économique. Les critiques quant au mode de vie des Hassidim apparaissent au grand jour.

Je me souviens d'une discussion avec un représentant du « oui ». Il m'a fait part des scénarios auxquels il a souvent pensé pour faire diminuer la taille de la communauté : « Je pensais qu'ils allaient se diriger davantage vers Parc-Extension. Dans ce quartier, il y a aussi beaucoup de communautés religieuses, donc ils seraient plus en harmonie. Sachant que le prix de l'immobilier est en croissance, malheureusement certains allaient se diriger vers des parties de la ville moins onéreuses. J'ai aussi imaginé qu'une communauté décide de quitter Montréal, comme ce fut le cas avec les Tosh. »

Un regard sur les commentaires de la dernière semaine dans la presse locale nous permet de nous rendre compte que ce zonage apparaît comme un prétexte à l'expression de la non-acceptation d'une réalité : la présence d'une communauté religieuse en croissance. Pourtant, les Hassidim font bel et bien partie de l'histoire montréalaise et outremontaise depuis de nombreuses décennies. Ils composent même l'une des spécificités de la métropole ; métropole qui, soit dit en passant, s'est fortement engagée à agir pour le vivre ensemble avec l'engagement du maire Denis Coderre au sein de l'Observatoire international des maires sur le vivre ensemble.

ASSUMER SES PRÉJUGÉS

Au coeur de ce débat, il aurait alors été honnête d'assumer ses préjugés face à l'altérité religieuse plutôt que d'utiliser l'argument économique sans aucune étude à l'appui. Cependant, de tels propos ne seraient pas politiquement corrects et l'action politique défendue par l'arrondissement ne serait alors plus justifiée. Ici se situe bel et bien le coeur de la problématique. Tolérance ne signifie pas appréciation de l'autre, ni même absence de préjugés ou de ressentiment, mais l'obligation des pouvoirs en place d'accommoder tout à chacun pour qu'il puisse vivre selon son propre code culturel et social, que ce code plaise ou non, tant que celui-ci n'entre pas en conflit avec les droits de la personne.

Je vous interroge, cher citoyen : pourquoi les Hassidim devraient-ils entreprendre davantage d'actions pour être tolérés et acceptés dans leur différence ? Ils sont d'ores et déjà représentés par la conseillère municipale Mindy Pollack, très active sur le terrain pour développer le dialogue avec la majorité. Cela ne veut pas dire que le travail de communication et de démystification entrepris ne doit pas se poursuivre, et éventuellement s'accentuer afin que la tolérance ne soit plus mise à l'épreuve.

Mais souhaite-t-on véritablement écouter les Hassidim et leurs représentants nous parler de cette différence qui ne sera sûrement jamais acceptée ?

Si l'on se prétend une société libérale, démocratique et multiculturelle, comment pouvons-nous expliquer cette non-acceptation de la différence ? Ce nouveau règlement de zonage adopté ne dévoilerait-il pas encore une fois, comme le débat autour de la Charte des valeurs l'a mis en lumière, l'échec du modèle du vivre ensemble ? Ce vivre ensemble dont la majorité se porte garante serait-il accepté uniquement dans le cadre de la reconnaissance d'une ressemblance avec l'autre minoritaire ? Si tel est le cas, on peut alors se demander pourquoi la critique reste aussi féroce envers des communautés qui, dans une certaine mesure, agissent comme nous et vivent en réciprocité essentiellement avec ceux qui leur ressemblent.

Je saisis la crainte face à cette altérité et je la respecte, mais les pouvoirs en place avaient et ont la responsabilité de s'interroger sur des solutions concrètes et respectueuses de tous. Tenter de régler de telles tensions par un règlement de zonage laisse simplement transparaître un profond désir de ne pas dialoguer et d'encourager l'exclusion. Chacun des groupes et des habitants du quartier se doit d'avoir accès aux espaces de vie qui lui sont essentiels, et les prises de décision quant à l'usage devraient se faire dans la négociation si l'on ne souhaite pas voir des tensions s'exacerber. Pour conclure, j'aimerais vous rassurer, cher citoyen outremontais, nous sommes encore loin de la disparition de vos épiceries et vos restaurants, et rien ne vous empêchera d'aller prendre votre latte au café du coin, ni demain, ni après-demain...

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer