Paris, 1 an plus tard : maman, j'ai fait un cauchemar

« Aujourd'hui, je me demande comment annoncer à des... (PHOTO MIGUEL MEDINA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE)

Agrandir

« Aujourd'hui, je me demande comment annoncer à des enfants que le méchant loup porte une kalachnikov et tue des princes et des princesses de 20 ans dans une salle de spectacle », écrit Stéphanie Bélanger.

PHOTO MIGUEL MEDINA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Stéphanie Bélanger

J'ai écrit ce texte au lendemain des attentats du 13 novembre dernier qui se sont déroulés dans le quartier où je réside à Paris.

Paris, le 14 novembre 2015

Maman, j'ai fait un cauchemar. Comme quand j'étais petite et que je me réfugiais dans le placard. Tu tendais les bras, tu cherchais à me prendre, à me ramener à toi. Moi, je criais sans te voir, comme happée par la tourmente. Comme si je savais qu'un jour, je serais loin de tes bras, dans un moment où l'on aurait besoin de se dire que l'on s'aime. Maman, j'ai vu dans ma nuit une humanité qui pleurait, des gens arrachés à la vie qu'ils tenaient entre leurs dents avec la fougue des gens heureux.

Je me retrouve à l'âge de 4 ans dans ma jaquette de nuit, blottie dans tes bras à écouter ta voix qui berce. Je suis ce soir comme une petite poussière de lune. Je dis « lune » parce que j'ai l'impression d'être sur une autre planète, loin, bien loin de ton monde, du nôtre, des histoires que tu me racontais, des chansons que tu me chantais. J'ai l'impression d'être sur une terre que tu ne m'as jamais chantée. Une terre qui n'a jamais existé sur notre petit noyau de cerise à six, dans un chalet de bois, entre la terre humide et le vent d'automne.

Tu es inquiète, ma mère, ce soir. J'ai peur aussi. De cette réalité qui nous échappe.

Nous qui sommes vivants. Nous qui sommes pleins. Nous qui sommes éphémères.

On a toujours su qu'il y avait des méchants. Tu ne nous as pas épargné les méchants dans nos contes de fées. Tu ne les appelais pas les méchants, d'ailleurs, tu les appelais les gens malheureux. Tu n'as jamais nié. Parce qu'ils existent et qu'ils ont toujours existé. Aujourd'hui, je me demande comment annoncer à des enfants que le méchant loup porte une kalachnikov et tue des princes et des princesses de 20 ans dans une salle de spectacle. Comment dire aux enfants que papa est rentré mais que la maman d'à côté ne rentrera plus.

J'imagine mon enfant à moi, assis sur le tapis du salon ce samedi matin du 14 novembre.

Tu comptes ton argent de poche par terre dans ton petit pyjama. On ne mettra pas les p'tits bonhommes à la télé ce matin. On restera en silence. Et je chercherai mes mots en te regardant empiler tes 10 sous avec une attention implacable. Je chercherai comment te dire que ce matin, nous avons beaucoup de chance d'être ensemble. Qu'il y a des gens qui en ont eu beaucoup moins. Qu'on doit aujourd'hui plus que jamais envoyer beaucoup d'amour autour de nous.

Tu es beau. Tu es appliqué. Tu es et je me tais. Je ne sais pas quoi te dire. Je ressens simplement ce moment comme une douceur infinie, te voir jouer et tourner ta petite tête sur moi, sourire à mon coeur qui bat la chamade et qui chamaille ma tête de ne pas trouver les mots. Je veux que cet instant se fige, te voir toute ma vie concentrée à garder ta petite pyramide de monnaie sans attendre rien d'autre que le moment qui vient.

***

Maman, je suis toujours là où tu m'as laissée grandir. Ta main tendue est loin dans l'océan mais ton coeur pulse sous mon édredon. Tu me berces, me chantes des chansons. On ne sait plus trop quoi faire. On s'attend. Entre un placard et un berceau. Entre une crise nocturne et un rêve. On ne sait pas ce qu'est la vie, tu n'en as pas de réponse. La seule qu'on ait vraiment, c'est que je viens de ton ventre et de ton rêve. Ton rêve qui a toujours été beau. Le rêve de nous, d'une vie de paix, d'une vie simple, d'une vie de petite pyramide de monnaie dans un salon de novembre, dans la douceur d'un instant, dans le silence des mots qu'on cherche.

Je suis faite de ton ventre et de tes rêves et je porterai ta quête de l'humanité à chaque nouveau coin de rue, dans des pays lointains, sur une nouvelle lune, le ventre déchiré par des balles mais l'âme animée de tendresse, dressée debout devant la vie à hurler l'espoir et combattre la haine de l'autre, de soi. Je t'aimerai comme ta petite fille qui sait que tu n'as jamais su. Quoi dire. Pour justifier l'injustifiable à un enfant qui se lève un samedi matin et qui te demande : « Maman, pourquoi tu pleures ? » Parce que l'étreinte que tu me ferais à ce moment-là serait la plus belle réponse que tu pourrais me donner. Là où s'arrêtent les certitudes, là où on ne sait plus. Là où on se rassemble dans un silence unanime pour ne plus chercher de réponses et sentir simplement... notre coeur qui bat.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer