Entre le pygargue à tête blanche et le Donald à tête blonde

« Lorsque Jefferson a proposé le pygargue comme oiseau... (Photomontage La Presse)

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« Lorsque Jefferson a proposé le pygargue comme oiseau emblématique, Benjamin Franklin, qui s'y connaissait en biologie, s'y était opposé en expliquant que cet oiseau est loin d'être noble et puissant, lui qui bat parfois en retraite devant des adversaires de plus petit gabarit », raconte Boucar Diouf.

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Boucar Diouf

La prime à l'urne qui a propulsé Trump vers la victoire est multifactorielle. Elle inclut d'abord la part de cet ostensible doigt d'honneur adressé aux élites médiatiques, politiques et sondagières par une bonne partie de la population qui réclame des changements en profondeur à Washington.

Cette victoire cache aussi une prime aux burnes qui récompense plus les testicules que les ovaires dans une Amérique encore phallocrate qui ne jure que par ses pères fondateurs. Enfin, dans la victoire de Trump, il y a indéniablement des démons de l'Amérique incarnés par des suprémacistes qui ont sans doute entendu : Let's make America « white » again ! Faisons une Amérique blanche ! Blanche comme la tête de leur emblème aviaire, dont justement je veux vous entretenir en m'inspirant d'un article de la biologiste Catherine Raven, publié dans la revue American Scientist en 2006.

C'est en 1782, sous les conseils de Thomas Jefferson, que le pygargue à tête blanche, appelé parfois aigle américain, a été désigné par le Congrès américain pour représenter les États-Unis d'Amérique. On y invoquait entre autres sa beauté, sa puissance et sa prestance, comme quoi, bien avant Hollywood, l'Amérique était obsédée par les apparences !

Or, lorsque Jefferson a proposé le pygargue comme oiseau emblématique, Benjamin Franklin, qui s'y connaissait en biologie, s'y était opposé en expliquant que cet oiseau est loin d'être noble et puissant, lui qui bat parfois en retraite devant des adversaires de plus petit gabarit.

Franklin a plutôt proposé d'opter pour la dinde sauvage, une idée que les membres du Congrès écartèrent du revers de la main, protestant qu'on peut difficilement associer la grandeur des États-Unis à ce genre de volatile, rondouillard, goinfre et naïf.

(Pas de commentaire !) Reste que, pour reprendre l'ironie de Guy Fitzgerald, clinicien à la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal, si l'Amérique avait choisi la dinde comme emblème, le pygargue serait aujourd'hui au menu à Thanksgiving.

Pourquoi Jefferson avait-il poussé la candidature du pygargue comme emblème des États-Unis ? Sa décision a été guidée par les thèses physiognomonistes naissantes de l'époque. Cette pseudoscience enseignait que l'aspect extérieur d'un animal reflétait ses qualités intrinsèques. Le pygargue est beau et majestueux, ainsi il doit être fort et courageux. C'est comme si on disait que Donald Trump est fortuné et blanc, donc il doit être cultivé, présidentiable. En effet, les mêmes pseudoscientifiques proposaient également un classement des races humaines en fonction de leur intelligence ; évidemment les Blancs trônaient en haut de la pyramide. À croire que ces idées ont encore beaucoup de sympathisants sur le nouveau continent.

Mais qu'en est-il des liens biologiques, mais surtout anthropomorphiques, entre la beauté et la prestance du pygargue ?

La biologiste Catherine Raven nous apprend qu'en plus d'être un piètre pêcheur, le pygargue peut parfois manger des poissons agonisants ou carrément morts ; opportuniste, il pique la nourriture d'autres oiseaux comme le balbuzard pêcheur.

Bref, l'aigle américain ressemble à la définition d'un vrai pirate. En plus, n'en déplaise à ses admirateurs qui se le sont fait tatouer sur l'épaule et qui le paradent sur une Harley pétaradante, le symbole de l'Amérique est très apparenté aux vautours d'Afrique. Et comme ces proches parents, ils aiment manger de la charogne (pas de commentaire !).

Plus on en apprend sur l'écologie de cet oiseau, plus on a tendance à penser que Benjamin Franklin avait raison de rejeter la candidature du pygargue comme emblème de son pays. D'un autre côté, aujourd'hui, Jefferson pourrait passer pour visionnaire. Comme cet oiseau construit les plus gros nids en Amérique du Nord, nos voisins du Sud aussi voient gros : grosses maisons, grosses voitures et grosses portions. En plus, quand on le regarde de près, la tête de cet animal est blanche comme la Maison-Blanche avant Obama ; son plumage est à la fois bronzé et blanc, comme l'Amérique, et ses yeux sont jaunes, comme cette Amérique qui se sent épiée par la Chine !

Entre le choix du pygargue à tête blanche et celui du Donald à tête blonde, il y a une histoire commune : la force de l'image.

Trump sera-t-il à la hauteur du symbole qu'il représente ? En attendant la réponse, son élection nous aura au moins prouvé qu'on peut prendre son pécule pour acheter la Maison-Blanche. Mais pour terminer sur une note plus positive, je dois avouer qu'on a beau aimer critiquer et rire de nos voisins du Sud, leur passation de pouvoir et leur réconciliation après chaque élection demeurent une leçon de grandeur et de patriotisme pour toutes les nations de la Terre.

Je dois aussi ajouter que je suis de ceux qui admirent ces majestueux oiseaux et qui les respectent pour ce qu'ils sont naturellement. Et si par cette approche caricaturale, qui est la dénonciation d'un anthropomorphisme exagéré, j'ai pu par malheur heurter un pygargue, je m'en excuse sincèrement !

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