Opinion

Le rétrécissement du monde

Les enfants d'aujourd'hui « sont confinés à des aires... (Photo David Boily, Archives La Presse)

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Les enfants d'aujourd'hui « sont confinés à des aires concrètes de plus en plus réduites », écrit l'auteur.

Photo David Boily, Archives La Presse

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Jean-Philippe Warren

Directeur de la Chaire d'études sur le Québec de l'Université Concordia

Les enfants d'aujourd'hui n'ont jamais été aussi branchés ni aussi informés. Les téléphones intelligents et les tablettes leur permettent d'avoir accès à un incroyable réseau mondialisé. Ils peuvent visiter le Louvre d'un simple clic de souris. Ils ont accès aux musiques du monde.

En revanche, ils sont confinés à des aires concrètes de plus en plus réduites.

Lorsque nous étions petits, mon frère et moi prenions l'autobus municipal pour nous rendre à l'école primaire, située dans un autre quartier. Ça nous coûtait 0,25 $, juste pour dire que ça fait longtemps ! Nous devions aussi marcher pour nous rendre de l'arrêt d'autobus jusque chez nous.

Devenu parent, je ne donne pas cette liberté à mes deux jeunes enfants. Je les accompagne pour aller à l'école, pourtant située à un coin de rue de la maison.

Ma famille n'est pas une exception. Quelque chose a changé dans la manière dont nous contrôlons les déplacements de nos progénitures.

Nous souhaitons que nos enfants vivent à la mesure du monde, mais nous leur construisons un monde qui ne favorise guère la déambulation.

Il y a quelques années, une étude britannique est parue sur le sujet. Elle concluait à un rétrécissement de l'espace géographique exploré par les enfants anglais.

Les auteurs de l'étude donnaient en exemple la famille Thomas, de Sheffield. En 1926, le grand-père, George Thomas, âgé de 8 ans, marchait 10 kilomètres pour se rendre à un lac où il aimait pêcher, sans supervision aucune de ses parents. Dans les années 1950, sa petite fille pouvait encore circuler assez librement.

Aujourd'hui, son descendant du même âge n'a pas cette indépendance. On reconduit Edward à l'école en voiture. On l'emmène faire de la bicyclette dans un endroit sécuritaire. On ne lui permet pas de vagabonder à plus de 10 mètres de chez lui. D'ailleurs, le lui permettrait-on qu'Edward n'aurait personne avec qui jouer. Tous ses amis s'amusent dans la cour arrière de leur maison ou dans un parc, sagement accompagnés d'adultes.

Au Canada, depuis 1970, on estime que la proportion des élèves qui font le trajet à pied à l'école non accompagnés a chuté de 70 % à 5 % pour ceux âgés de 7 ans, et de 95 % à 50 % pour ceux âgés de 11 ans. On peut supposer qu'une tendance semblable a touché l'ensemble des déplacements.

MÈRE « IRRESPONSABLE »

L'idée de laisser un jeune garçon ou une jeune fille explorer sans chaperon les rues environnantes est de moins en moins bien acceptée. Une journaliste de New York, Lenore Skenazy, l'a appris à ses dépens. Ayant laissé son fils de 9 ans partir seul en métro à l'école, elle a été dénoncée dans les médias comme une mère irresponsable ! On est allé jusqu'à la qualifier, littéralement, de « pire mère du pays ».

Les enfants sont ainsi confrontés à un formidable « rétrécissement du monde ». Pour eux, jamais le monde virtuel n'aura été aussi vaste, et jamais le monde réel n'aura été aussi petit.

N'est-il pas paradoxal que nous cherchions à accroître l'autonomie et la confiance en soi de nos enfants et que, pourtant, nous ayons peur de les laisser libres d'explorer le quartier autour d'eux ? Nous voulons que la vie soit pour eux une extraordinaire aventure, et nous ne les laissons pas se promener au coin de la rue. Or, comme le disait Jacques Attali, «  il n'y a pas de liberté sans risque, sans ignorance, sans aventure ».

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