La chasse à la chair fraîche est ouverte

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« Le concept télé de la compétition culinaire La relève se veut un touski entre les cuisines infernales de Gordon Ramsay, Le combat des chefs et Le chef à l'oreille », écrit l'auteur.

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Jean-François Chicoine

Pédiatre, professeur, conférencier, auteur

Le temps de la chasse est terminé. Je parle évidemment de la chasse à l'animal. Car la chasse au talent, elle, n'en finit plus d'étendre son territoire. Aux concours télévisés de chant et de cuisine se rajoutent désormais des formules consanguines en modèles réduits.

La voix junior ne cache pas sa parenté avec La voix. Le concept télé de la compétition culinaire La relève  se veut un touski entre les cuisines infernales de Gordon Ramsay, Le combat des chefs et Le chef à l'oreille.

Or, dans l'organe comme dans l'assiette, la différence est de taille, à défaut d'être inaltérable : la virginité des concurrents. Devant tant de chair fraîche, et de première qualité, à l'heure du jugement télévisé, on en arrive même à se demander si on a affaire à de vrais enfants.

« Je suis stressée », lâchera une biche effarouchée. On la comprend. Si la participante échappe à la ligne de mire, elle en sera quitte pour un électroménager.

Le public a son pain, devrait-il avoir droit à tous les jeux ?

Longtemps les vers d'Alfred de Musset ont apaisé les nostalgiques de la pureté. Depuis, Jordy s'est exprimé sur sa sexualité. Dans les concours américains de mini-miss des parents forcent encore leurs gamines à porter des diadèmes. En librairie, au cinéma et en mauvais rêves, la trilogie des Hunger Games  a sublimé la réalité d'une génération d'enfants qui jouent des rôles qui conviennent de moins en moins à leur âge.

À quel âge les jeans skinny ? La sortie scolaire à Twilight ? L'inscription sur Facebook ? Tandis que des familles se questionnent sur la modulation des choses de la vie en fonction de la maturité de leur progéniture, d'autres s'illusionnent ou s'enfargent. Beaux, fringués, plutôt volontaires, doués ou attachants, leurs petits miracles ne seront pas tous déshonorés par la télé. Mais ils ne seront pas épargnés non plus.

L'IMPORTANT, C'EST DE GAGNER

Nous habitons un monde où l'important n'est pas que de participer.

Pas en désaccord avec les producteurs rétorquant que les participants sont déjà des champions aptes à faire évaluer leur talent ou, en cas de fausse note ou de mi-cuit trop cuit, à ne pas souffrir dans tout leur ÊTRE d'un sentiment d'infériorité. En revanche, sur les séquences d'enfants jugés, serrés trop fort ou vite dégommés, je persiste à bloquer. Une bonne estime de soi n'empêche pas de PARAÎTRE incompétent ou insignifiant.

« T'es au top », complimentera un juge de La voix junior  à la fin de la prestation d'un garçonnet, mais sans qu'aucun adulte ne se soit retourné pour l'inviter à se joindre à son équipe. Du côté des agapes, il y a plus cruel.

« Tu vas probablement changer la gastronomie au Québec », se fait dire un autre, en pleurs, lynché pour avoir crevé un oeuf Benedict.

Les machines sont huilées, quelque part entre l'opportunisme (en cuisine, le stress de performance est payant) et le « bien commun » (des tours de chant sont promis au Centre Bell et au Centre Vidéotron). Les animateurs font au mieux à promettre des carrières ou à se faire violence. Dans le ring, Chuck Hugues, à la manière d'un friendly giant, fait même preuve de prouesses psychoéducatives.

Dans ces émissions, c'est « la bonne idée » qui est éprouvante. Elle étouffe le questionnement éthique dans un drapé de bienveillance.

Il ne s'agit pas de sevrer la jeunesse de tournois ou de récitals, mais de veiller à ce que le petit ou l'adolescent puisse pleinement s'épanouir en tant que personne avec la caution des autres, ses pairs, ses tuteurs. Le développement humain veut que l'on forge ses talents et qu'on consolide son identité AVANT d'exposer son intimité.

Perverse, notre télé québécoise... Elle nous présente une marmaille en opposition aux adultes dans Les Parent, Mes petits malheurs et Conseils de famille. Puis, elle passe ailleurs aux représailles.

Dialoguer et faire un retour en famille sur l'autre qui se casse le cou exerce heureusement l'empathie, le jugement et le sens moral des troupes à l'écoute.

De cette chasse au meilleur de nous-mêmes, on a bien besoin.

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