L'étrange débat sur le burkini

« L'histoire de la France n'est pas la nôtre »,... (PHOTO DMITRY KOSTYUKOV, THE NEW YORK TIMES)

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« L'histoire de la France n'est pas la nôtre », rappelle Gérard Bouchard. Sur la photo, une femme porte le burkini à Marseille.

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Gérard Bouchard

Sociologue, professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi

De nouveau, la controverse nous vient d'ailleurs - cette fois, et comme souvent, de France. Nous voici donc occupés à disséquer la question du port du burkini sur les plages. Mais sur celles de la Méditerranée, car ici, on n'en a jamais vu la trace.

Cette façon d'importer nos querelles est une mauvaise habitude. Elle introduit dans nos débats des interférences et des dissonances qui brouillent la réflexion. Est-ce à dire qu'il faille renoncer à apprendre et à emprunter des autres ? Certes non. Mais les transpositions appellent une grande prudence.

Chaque société conçoit et institue les règles de sa vie commune en accord avec ses caractéristiques, son histoire, ses inquiétudes, sa sensibilité.

Or, l'histoire de la France n'est pas la nôtre. C'est un parcours marqué de collisions brutales entre des options peu conciliables, qui a conduit à de nombreux affrontements, certains particulièrement sanglants, à l'intérieur comme à l'extérieur.

De ces heurts a résulté une culture politique tout en tension qui peut se montrer très dure, comme on le voit depuis quelques années avec les opérations d'expulsion manu militari des Roms. Il en a résulté aussi un peuple prompt à descendre dans la rue pour y dresser des barricades.

La France d'aujourd'hui est marquée de cicatrices et quadrillée de lignes de front. L'une d'elles oppose vigoureusement l'idéal civique universel aux expressions de diversité censées le mettre en péril. Une autre confronte tout aussi radicalement le politique et le religieux. Il en découle une manière particulière de régler les désaccords et de se gouverner dans ces matières.

LE QUÉBEC, UN CONTEXTE DIFFÉRENT

L'histoire de notre société est bien différente. C'est celle d'une petite nation minoritaire malmenée, convaincue très tôt de sa fragilité, colonisée par deux empires, dominée de l'intérieur par des élites souvent complices et peu soucieuses de démocratie. 

Ce contexte d'adversité a établi comme enjeu premier la survie, d'où la quête d'unité pour se protéger collectivement. Notre histoire nous a inculqué la flexibilité, elle nous a portés à composer avec les courants, à jouer sur plus d'un tableau, à couper les poires en deux, à favoriser les compromis et les mélanges (nous aimons bien les « poutines »), à marier la moralité et le pragmatisme, et surtout à bien choisir nos batailles - et parfois à les éviter.

C'est une culture qui incite à se concerter, à s'entendre (à « s'asseoir ensemble », selon un autre de nos clichés). Elle nous a rendus très sensibles à la démocratie, à l'égalité, à l'équité, ce qui se reflète dans nos manières d'agir et d'interagir.

Elle a engendré un art de vivre réfractaire au radicalisme, une façon de se gouverner qui fait partie de notre héritage. A-t-elle cautionné parfois la mollesse, la tricherie, la démission ? Assurément. Mais elle a tout de même façonné une sorte de sagesse qui nous a aidés à survivre et à nous développer.

Qu'est-ce que tout cela nous enseigne sur la question du burkini ? C'est d'abord le souci de l'aborder avec une grande circonspection. Rien ne sert ici de mobiliser l'arsenal des grands principes de la laïcité. Ce qui est en cause, ce n'est pas le rapport entre le citoyen et l'État, entre le politique et le religieux. C'est un simple rapport quotidien entre des personnes qui ont à convenir d'un mode de coexistence ou de voisinage, et qui doivent établir le degré de différence qu'elles sont disposées à admettre entre elles. Au fond, l'affaire est un test de tolérance élémentaire : de quel droit contraindre les choix d'une personne alors qu'ils ne portent aucunement atteinte aux droits d'autrui ?

La querelle du burkini, comme d'autres auparavant, nous apprend qu'il vaut mieux s'en remettre à notre culture pour trancher ces questions d'une manière qui nous ressemble : une manière pacifique, généreuse, respectueuse de chacun. À tout prendre, cette recette ne nous a pas si mal servis. Elle en vaut bien d'autres.

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