Enseignement : J'aimerais te dire « à l'année prochaine »

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« La fin d'une année scolaire, c'est un point à la fin d'une phrase et des phrases, il faut en aligner quelques-unes pour donner du sens à un paragraphe », écrit Karelle Renaud.

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Karelle Renaud

Tu as vu mon nom sur ton horaire, j'ai vu le tien sur ma liste : on ne s'est pas choisi. Je ne savais pas trop comment prononcer ton nom et tu m'appelais madame.

Pourtant, on avait un long bout de chemin à faire ensemble, toi et moi. On est un peu comme un mariage forcé qui durera 10 mois. Dix mois, c'est un engagement bien plus grand que ce que la plupart des gens sont capables de tenir, surtout sans même se connaître. Donc, tant qu'à s'endurer, on est aussi bien de s'apprécier.

A priori, il n'y a pas d'étoile à côté de ton nom. La rumeur veut que tu l'aies perdue au courant de l'été, quelque part pendant les perséides.

C'est beau, les étoiles : dans les cahiers de notes, en autocollant au plafond d'une chambre d'enfant ou un soir d'août sur le bord d'un feu.

Sur une liste de classe, les étoiles n'ont pas leur heure de gloire. On cherche plutôt à les faire disparaître parce qu'une étoile voudrait dire plus de services et on doit couper un peu partout. Les seules étoiles qui te suivent sont celles qu'on peut voir dans tes yeux, une fois de temps en temps, quand tu fais quelque chose que tu aimes. Je me dis qu'avec un peu de chance, je risque de les croiser une fois de temps en temps cette année.

Les semaines passent et non seulement j'arrive à bien prononcer ton nom, mais il s'est transformé en surnom. J'apprends à te connaître, petit à petit, et j'essaie de comprendre ta vision du monde qui est si loin de la mienne.

Parfois, j'ai l'impression que tu m'enseignes plus que je ne le fais. Ça peut sembler illogique, mais quand on y pense ça a plein de sens. Je côtoie près de 300 petits êtres comme toi et tu ne côtoies que sept plus grands êtres comme moi, ça me semble normal que j'aie l'impression d'en apprendre tellement plus qu'il m'est possible d'en redonner. Évidemment, il est question ici d'humanité, non pas de pédagogie.

Tu me parles beaucoup parce que l'art, ça fait ça : parler beaucoup, se dévoiler un peu, laisser tomber les masques pour laisser toute la place à l'authenticité. J'essaie de t'écouter du mieux que je peux en gardant l'oreille tendue vers tout ce qui grouille de vie autour de moi. Je voudrais t'aider. En fait, j'aurais besoin d'être rassurée, qu'un petit oiseau me dise que lorsque tu t'envoleras en juin, ça va être correct.

SÉPARATION

Juin approche. Tu commences à vivre avec une anxiété de séparation. On le sait : on se dira au revoir dans quelques semaines. J'ai travaillé très fort pour créer un lien avec toi parce que c'est la méthode qui fonctionne le mieux, à mes yeux, pour vous transmettre des connaissances et vous permettre de créer en sortant des sentiers battus.

J'ai un peu l'impression de te laisser tomber et je le ressens quand tu me demandes si je serai de retour l'an prochain et que ma réponse est : « Je ne sais pas. » Quand je donne une longue réponse syndicaliste à ton « pourquoi ? » et que tu ne comprends pas, tu ne fais que répondre, déçu, « OK, c'est vraiment plate ». Et tu as raison, c'est vraiment plate. Je te rassure en te disant que tu adoreras mes collègues et que tout ira bien, mais tu me réponds un « OK » qui me brise le coeur.

La fin d'une année scolaire, c'est un point à la fin d'une phrase et des phrases, il faut en aligner quelques-unes pour donner du sens à un paragraphe. Crois-moi, le secondaire, ça en est tout un ! Merci de m'avoir laissé être une de tes parenthèses. Tu auras été l'une des 300 virgules de mon année, toutes plus importantes les unes que les autres dans la longue énumération des raisons pour lesquelles j'enseigne : vous, mes élèves, mes petites virgules de vie.

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