Un Cupidon pas comme les autres

Le fondateur de Playboy, Hugh Hefner, en avril... (PHOTO DAMIAN DOVARGANES, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS)

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Le fondateur de Playboy, Hugh Hefner, en avril 2007

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Pierre Desjardins

Philosophe

On se rappellera que la fin de la Seconde Guerre mondiale fut marquée par une promotion sans précédent des naissances. Ce fut le fameux baby-boom ! C'était l'époque du retour des femmes au foyer et de la mise en valeur de la maison de banlieue, considérée dès lors comme le lieu idéal pour élever une famille.

Cette période prospère correspond également à la guerre froide qui prévalait entre les États-Unis et l'Union soviétique. Pour l'Amérique puritaine d'alors, l'ennemi était partout et tout contrevenant au modèle familial proposé se voyait sévèrement réprimé.

Or, dès les années 50 et pour réussir à contrecarrer ce modèle familial qu'il considérait malgré tout comme répressif en tant que forme d'asservissement des hommes au travail et des femmes au foyer, Hugh Hefner mettra de l'avant un tout nouveau type de modèle : celui basé non pas sur une hétérosexualité reproductive familiale, mais sur une hétérosexualité polygame virtuelle d'un tout nouveau genre. De quoi s'agissait-il au juste ?

En fait, il s'agissait d'une hétérosexualité propre et sans danger, une sorte de masculinité jouissive, qui opérait essentiellement à partir de pratiques masturbatoires. Aussi, dès décembre 1953, Hefner lança le premier numéro de son magazine : Playboy. Son succès fut immédiat !

Le nouveau type d'érotisme hétérosexuel qu'on y proposait, avec une photo couleur pleine grandeur de Marilyn Monroe nue, allait devenir la pierre de lance de ce qu'on appellera plus tard l'empire Playboy. En tournant et en retournant les pages centrales de ce magazine, le lecteur découvrait à chaque numéro une nouvelle fille séduisante s'offrant entièrement, mais discrètement à lui, et cela, dans sa nudité intégrale. On obtenait ainsi aisément une masturbation saine et efficace.

Dans ce processus bien particulier, Playboy réussissait ainsi à récuser tout à la fois le régime domestique familial de banlieue de même que celui du bordel traditionnel.

En effet, en faisant entrer le lecteur dans un monde de plaisir érotique visuel, Playboy proposait de jouir efficacement, mais sans aucune relation sexuelle !

Nous passions, grâce à Playboy, du bordel traditionnel souvent porteur d'insalubrité et réservé uniquement aux hommes qui pouvaient se le payer, au bordel illustré en couleurs, sans danger et disponible pour quelques sous au kiosque à journaux du coin.

Ce type de libertinage et de polygamie virtuelle produit commercialement et en série se voulait pour Hefner le contrepoids nécessaire à l'hétérosexualité morne du couple monogame reproducteur d'après-guerre.

Notons qu'il ne s'agissait pas à l'époque pour Playboy de transformer les mères américaines en pin-up, mais plutôt de fournir à leur mari une multitude de compagnes virtuelles, ce qui, notons-le, n'était en rien menaçant pour l'équilibre familial, économique ou social de la nation.

D'ailleurs, la notion même de Bunny (femme-lapin), adoptée par Hefner pour représenter la Playmate du mois, suggérait une femme douce et docile, sans aucun engagement et prête à s'offrir virtuellement à une très grande variété d'hommes...

Cette dernière n'avait cependant rien d'une fille de rue et n'avivait chez le lecteur aucune forme de perversion. Bien au contraire, présentée sous l'image d'un corps propre, aseptisé et d'une beauté plastique presque irréelle, elle n'inspirait qu'une hétérosexualité simple, droite et bienséante. De plus, les propos contenus dans Playboy, aussi libéraux qu'ils soient, ne sont jamais déplacés. Ils font appel à une clientèle distinguée et plutôt cultivée.

Ajoutons que, bien qu'il se soit marié lui-même trois fois et ait eu quatre enfants, le fondateur de Playboy revendiquait également le droit pour l'homme de demeurer, s'il le désirait, un célibataire non reproducteur et non pourvoyeur. En ce sens, il rejoignait indirectement le discours féministe naissant d'alors pour qui la femme avait également le droit d'être autre chose qu'une reine du foyer dévouée à ses enfants et à son mari.

Notons en terminant que pour s'assurer de distancer son célibataire de toute allégeance homosexuelle, allégeance vertement condamnée à l'époque par le gouvernement et surtout, par l'armée américaine, il importait absolument pour Hefner de lui adosser une hétérosexualité outrancière, presque maladive. Un peu à l'image d'un James Bond, le célibataire né de Playboy se présentera alors comme un mâle impétueux doublé d'un séducteur insatiable.

Mais avec le temps, la circulation d'une profusion inouïe d'images pornographiques sur le web a tué l'empire Playboy et fait aujourd'hui ressembler son fondateur visionnaire de 89 ans à un pionnier ringard et révolu. Son magazine, qui se vendait autrefois à sept millions d'exemplaires, trouve aujourd'hui difficilement preneur. La mégaentreprise de notre intrépide Cupidon du virtuel se meurt donc de ce qu'elle a elle-même initié : une surabondance d'images pornographiques !

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