La mort qui sauve la vie

C'est un petit hôpital de région. Nous ne sommes pas un centre de traumatologie... (Photomontage La Presse)

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Caroline Leblond

Omnipraticienne, Rivière-Rouge, Laurentides

C'est un petit hôpital de région. Nous ne sommes pas un centre de traumatologie comme celui situé à 45 minutes de route, mais nous recevons tout de même des cas, ceux qui n'arriveraient pas à temps à ce centre.

Le médecin responsable des urgences lance le « code bleu ». Quand j'entends ces mots dans les haut-parleurs de l'hôpital, je cesse immédiatement ce que j'étais en train de faire, peu importe ce que c'est. 

J'agrippe mon cellulaire, mon stéthoscope et je cours. Parfois, nous sommes trois ou quatre omnipraticiens aux urgences, et on est rarement trop nombreux. On nous avise qu'on attend un bébé rescapé d'un accident de voiture. Nous n'en savons pas plus.

Le petit arrive, inconscient. Il a un pouls et une pression artérielle normaux. Selon une échelle pédiatrique, nous évaluons son âge à huit mois. Il manque d'oxygène. Un collègue médecin intube le petit pendant que les infirmières le piquent un peu partout. Je l'examine rapidement : sa fontanelle est bombée et ses pupilles ne réagissent pas. Il est en grave hémorragie cérébrale.

Je crie donc à l'équipe : « OK, on réanime un donneur d'organes. » Je le dis parce que c'est vrai, mais aussi parce que ça diminue le stress de toute l'équipe. Le bébé est déjà mort ; difficile de faire pire. Réanimer un enfant, c'est vraiment le pire de notre métier. Vraiment.

Je saute ensuite sur le téléphone pour joindre un médecin aux urgences de l'Hôpital Sainte-Justine, qui nous assistera tout au long de la réanimation. Nous avons réanimé le coeur du bébé deux fois et avons posé des voies partout (naso-gastrique, urinaire, intraosseuse).

Ma collègue de Sainte-Justine me demande d'appeler mon chirurgien général. Je réponds : « Je n'en ai pas ! » Elle me dit ensuite : « Appelle ton anesthésiste », à quoi je réponds : « Il n'est pas sur place. » « Fais faire une échographie par la radiologiste. » « Ouf... on est chanceux, elle n'est pas encore partie ! »

Tout ça semblait visiblement loin de sa pratique dans ses grosses urgences. Évidemment, étant un petit centre et n'ayant pas de salle d'opération, il est logique que nous n'ayons pas ce type de spécialistes sur place. Nous n'avons pas un achalandage de patients qui le nécessiterait.

Un médecin, une infirmière et une inhalothérapeute partent avec le bébé en ambulance pendant environ deux heures, probablement moins, car les ambulanciers roulent plus vite pour ce type de cas.

À son arrivée, la médecin des urgences de Sainte-Justine dit à mon collègue : « Vous avez fait un travail incroyable à vos petites urgences. Bravo à votre équipe ! »

Nous n'avons pas vu les parents ce jour-là, les policiers les ont probablement amenés à Sainte-Justine directement.

UNE JOURNÉE MARQUANTE

Bien sûr, quand le patient est parti, nous avons tous pleuré. Quand on revient chez soi après une journée comme ça, on prend son petit dans ses bras, sans mots. Ces patients-là nous marquent ; ils restent gravés dans notre mémoire, mais aussi au plus profond de notre coeur.

Ce type d'événement explique aussi pourquoi il se passe une ou deux heures avant que l'on puisse appeler un patient de la salle d'attente aux urgences. Ce n'est pas parce que le médecin est parti dîner ou qu'il ne travaille pas, c'est parce que certains cas comme ceux-là nécessitent plus de temps.

Nous n'avons pas pu sauver la vie de ce bébé ce jour-là. Mais cela a contribué à sauver une dizaine de vies d'enfants grâce à l'incomparable générosité des parents qui ont accepté que leur bébé donne ses organes. Il est certain que nous y avons tous contribué, en travaillant très fort et avec concentration, « nous » incluant ici les ambulanciers, préposés aux bénéficiaires, infirmières, médecins, radiologiste, archiviste, secrétaire, bref, tout le monde.

C'est ça qu'ils font, vos omnipraticiens dans les petits hôpitaux de région. Et je ne vois pas le jour où l'hôpital où je travaille sera maintenu par des spécialistes - collègues que je considère fort compétents et consciencieux - à notre place. Tout ce que je sais, c'est que si nos urgences avaient été fermées ce jour-là, ce petit aurait connu la même fin, certes, mais aucun enfant n'aurait pu recevoir ces dons d'organes.

Note : ce cas a été modifié par l'auteure pour respecter la confidentialité du patient et de sa famille.

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