Les migrants, un levier pour Harper ?

« Si les troupes conservatrices parviennent à mobiliser leur... (Photo Ryan Remiorz, La Presse Canadienne)

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« Si les troupes conservatrices parviennent à mobiliser leur clientèle autour de cet enjeu, et à se distinguer de leurs adversaires se partageant les tenants de l'approche humanitaire, la crise des migrants pourrait servir plutôt de levier à Stephen Harper », constate L'auteur.

Photo Ryan Remiorz, La Presse Canadienne

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Jean-Herman Guay

Professeur de sciences politiques à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke, l'auteur collabore à la section Débats pendant la campagne électorale.

À première vue, la crise des migrants constitue une tuile dans la campagne conservatrice. Après la parution de la fameuse photo du jeune Aylan Kurdi, les citoyens s'attendaient à plus de compassion de la part du gouvernement du Canada. La réaction prudente d'Ottawa, misant sur la continuité de ses actions, tranchait avec la générosité d'Angela Merkel et de plusieurs gouvernements européens.

Cette affaire aurait dû provoquer un tassement du vote conservateur. Rien n'est aussi clair. Les données de la firme Nanos, recueillies chaque jour, indiquent plutôt une remontée conservatrice. Le plus récent sondage de la firme Ekos donne même une courte avance aux conservateurs, du jamais-vu depuis le début de la campagne.

Le clivage ne fait pas de doute. Si tous croient qu'il faut agir, les Canadiens divergent quant à la solution : faut-il envoyer plus de soldats ou ouvrir davantage nos portes ?

Le soutien à l'approche humanitaire est majoritaire (55 %), mais celui à l'approche militaire n'est pas négligeable (37 %). Quand on croise ces approches avec les intentions de vote, le clivage partisan ressort fortement : les tenants d'une approche militaire sont essentiellement des conservateurs. Si les troupes conservatrices parviennent à mobiliser leur clientèle autour de cet enjeu, et à se distinguer de leurs adversaires se partageant les tenants de l'approche humanitaire, la crise des migrants pourrait servir plutôt de levier à Stephen Harper. Après tout, pour gagner les élections, il suffit de 40 % du vote.

À première vue, l'approche des libéraux et des néodémocrates, centrée sur l'accueil immédiat ou progressif de milliers de réfugiés, a pu sembler porteuse. Les deux partis de l'opposition, s'engageant à coup de millions, rivalisaient de générosité ! Au fil des deux dernières semaines, l'évolution de la crise a cependant été à l'avantage des conservateurs. On a vu que les gouvernements européens étaient profondément divisés. Plus encore, Angela Merkel a dû revoir sa générosité : « Nous sommes dans une situation qui n'est pas tout à fait simple », a-t-elle reconnu il y a quelques jours devant le cafouillage de son gouvernement.

Plus globalement, la crise des migrants et ses répercussions sur l'élection canadienne s'arriment à des enjeux plus profonds qui traversent toutes les sociétés occidentales : doit-on admettre plus ou moins d'immigrants, qu'ils soient réfugiés ou non ? Sont-ils une « menace » pour l'identité nationale ? La culture ? La lecture que chacun fait de ces enjeux colore l'évaluation des propositions de chaque parti. Une enquête faite en mars 2015 par la firme Ekos indique qu'un peu plus de 40 % des Canadiens trouvent qu'on accueille trop d'immigrants au Canada. Sur un enjeu connexe, 64 % pensent que le niqab devrait être interdit lors de la cérémonie de citoyenneté. Et, dans les deux cas, le profil est le même : des gens moins scolarisés... et des conservateurs.

De tous les pays du G8, le Canada est le pays qui a le plus grand nombre de résidents nés à l'étranger, soit un sur cinq. Selon une enquête de 2014, menée pour CBC, les Canadiens sont ouverts, mais lorsqu'on examine certaines données, des zones de craintes apparaissent : 40 % d'entre eux estiment que leurs valeurs culturelles sont menacées par la diversité ethnique et 30 % pensent que les immigrants prennent les emplois des Canadiens. Certains y verront un filon à exploiter.

Avec Harper, la droite canadienne s'est redéfinie essentiellement sur la base du conservatisme fiscal. Au premier plan des préoccupations, ces enjeux économiques sont cependant complexes et provoquent rarement de fortes émotions. Inversement, les enjeux identitaires ont un fort potentiel de mobilisation parce qu'ils répondent aux émotions autant qu'ils les suscitent. Il y a plus de 40 ans, Pierre Trudeau disait : « Les neuf dixièmes de la politique, que ce soient les débats parlementaires, les questions, les réponses, les discours électoraux ou les commentaires des médias, les neuf dixièmes, dis-je, font appel à l'émotivité plutôt qu'à la raison. Cela me fait un peu de peine, mais le monde est ainsi fait... »

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