Le suicide à l'ère de Facebook

« La valeur symbolique, spirituelle que nous accordions jadis... (PHOTO DADO RUVIC, ARCHIVES REUTERS)

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« La valeur symbolique, spirituelle que nous accordions jadis aux prières lors d'un deuil n'est pas transférable aux réseaux sociaux », juge Andréa Giroux.

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Andréa Giroux

Enseignante de français au secondaire

Sur le célèbre réseau social Facebook, j'ai plus de 500 amis. Tout un réseau de personnes dont je ne connais que le strict minimum. Dans les deux dernières semaines, ma communauté Facebook a été secouée par deux suicides. Deux belles jeunes femmes dans la vingtaine. Des événements d'une tristesse inouïe.

Vous devinez la suite : mon fil d'actualité a été inondé de témoignages et de photos de ces jolies demoiselles dans la fleur de l'âge. Des mots doux, crève-coeur. Des mots qui nous donnent l'occasion d'apprendre à connaître ces personnes qui, avant, n'étaient que des connaissances, des amies d'amis. Les témoignages pullulent et les souhaits de paix, de repos et de souffrances achevées aussi. Les gens font référence aux étoiles, aux anges, à la lumière. On souhaite que l'être cher veille sur nous, qu'il soit maintenant épanoui. On lui dit qu'on lui pardonne et qu'il peut s'envoler en paix. Et c'est ça qui cloche.

Le problème, c'est qu'on oublie une variable importante du phénomène du suicide : l'effet d'entraînement.

Largement documenté, cet effet n'est pas à négliger. Un suicide en entraînera d'autres. Les médias sont d'ailleurs de plus en plus conscientisés à cette variable et y sont sensibles lorsque vient le temps de couvrir ce type d'événement. Or, sur les réseaux sociaux, nous n'y songeons pas suffisamment. Nous y balançons nos témoignages comme si seul l'être cher pouvait les lire. Mais que savons-nous de l'état de santé mentale des quelques centaines de personnes qui liront vraisemblablement ces mots doux ? En évoquant les anges, le repos mérité et la lumière, nos témoignages ne risqueraient-ils pas d'être plus incitatifs que dissuasifs ? Quelle image du suicide peignons-nous ?

Cette image, en fait, nous en avons besoin. Pour panser nos plaies, pour atténuer la douleur vive engendrée par cette mort brutale et taboue. Nous faisons la paix avec le suicide en le baignant de lumière parce que nous, les survivants, en avons besoin pour continuer, comme une petite prière. Mais une publication sur le mur Facebook de quelqu'un n'est pas une prière. Facebook ne communique pas avec l'au-delà, mais plutôt avec des centaines de personnes dont nous ne connaissons absolument rien. La valeur symbolique, spirituelle que nous accordions jadis aux prières lors d'un deuil n'est pas transférable aux réseaux sociaux. Une pudeur doit s'imposer. L'image redorée que nous esquissons du suicide doit rester privée, pour ne pas être interprétée comme une vérité, ce qu'elle n'est pas.

Cette semaine, j'ai éprouvé un malaise. Je me suis demandé pourquoi personne n'avait le courage d'écrire : « Ma belle, ça me fend le coeur. Il y avait tant d'autres solutions. »

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