Les guerriers de l'au-delà

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Mohammed Zaari Jabiri

L'auteur est médecin résident en psychiatrie. Ce texte est extrait de son livre Les chroniques d'un neurochirurgien schizophrène, publié cette semaine par les Presses Inter Universitaires.

La mort. Nous y faisons face tout le temps. Chaque jour qui passe est une bataille gagnée dans une guerre perdue d'avance, je me suis toujours considéré comme un acrobate à force d'escalader l'arbre de la vie, à forcer d'esquiver ses coups et de rebondir sur mes déboires.

Je n'ai jamais pensé à cette garce, la mort, je l'ignorais souvent comme si elle n'existait pas. Je ne me suis jamais préparé à l'affronter. Je la voyais sévir, prendre certains de mes patients, de mes proches, je me suis habitué à la côtoyer, mais jamais de près, toujours gardant mes distances avec elle, je ne me suis jamais rapproché d'elle, ne serait-ce que pour la comprendre, l'amadouer, espérant avoir ses faveurs et retarder l'inévitable.

Je l'avoue, au fond de moi, comme nous tous, j'ai peur de lui faire face, je panique à l'idée qu'elle me surprenne alors que je ne suis pas prêt, mais que veut dire être prêt? C'est relatif, je suppose...

Durant nos études, on est amené en tant que médecin à faire plusieurs stages dans des milieux différents afin de parfaire notre formation. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé pour la première fois en stage de soins palliatifs.

J'en avais déjà entendu parler, mais je ne savais pas ce que c'était jusqu'à la semaine dernière quand j'ai commencé mon stage dans l'un des endroits les plus beaux et magnifiques que j'aie jamais foulé, un endroit où l'être humain est valorisé et respecté, un endroit où la dignité humaine est la principale préoccupation des gens qui y travaillent. Un endroit qui permet de terminer sa vie dans le respect de sa personne. Les patients ont tous un pronostic de vie de deux mois. Ils savent tous que leur vie ne dépassera pas soixante jours. Tous ont perdu la bataille contre le cancer, eux et leurs proches ont rendu les armes contre cet ennemi appelé la mort, tous courageux, les uns comme les autres, affrontant cette dernière bataille avec sérénité et dignité.

Tout petit

Moi, le lâche schizophrène mélancolique, je me sentais tout petit devant ces guerriers de l'au-delà, je me sentais tout petit devant ce magnifique personnel médical qui veillait jour et nuit au confort de ces gens-là afin qu'ils puissent partir en paix. Chaque jour de cette semaine, j'ai senti l'insignifiance de mon existence face au vécu de ces patients, des patients bouffés par le cancer et les métastases, des patients acceptant leur sort. Ils ont ainsi gagné leur dernière bataille face à la mort, car ils ont dépassé la peur qui nous guette tous face à ce genre de situation.

En entrant hier, moi, Roméo, dans la chambre de ma dernière patiente, Juliette, je l'ai vu dans son lit, cachectique, pâle, sous oxygène, tête déplumée ornée d'un bandana bleu, mais plus belle pour moi que toutes les mannequins du monde réunies. Je la vois, fatiguée, esquintée, les yeux creux, regardant droit devant, comme si au loin, à midi, elle apercevait l'ennemi, et à ma grande surprise, tournant doucement sa tête vers moi, elle me fait signe de tenir sa main et me lance de sa petite voix à peine audible et essoufflée: comment vous allez, docteur? Mais, ma Juliette, je lui réponds, c'est à moi de vous demander ça. Est-ce que vous voulez plus de morphine? D'anti nauséeux? D'oxygène? Qu'est-ce qui pourrait vous rendre plus confortable?

Vous savez, docteur, vous ne pouvez plus rien pour moi, j'ai vécu mon temps, j'ai aimé, j'ai voyagé, j'ai appris, j'ai profité pleinement de la vie, et là, maintenant, je sais où je vais et je l'accepte... et vous? Moi! Qu'est-ce que vous voulez dire par là? Est-ce que vous savez où vous allez? ...

Je n'ai pu lui répondre à ce moment-là, j'ai été pris de court, j'ai choisi alors d'esquiver, de ne pas répondre, sachant que je pouvais dire n'importe quoi. Ma Julienne venait de me donner une bonne gifle. Je suis sorti de sa chambre d'un pas militaire, j'ai posé mon stéthoscope, j'ai pris mon sac à dos et je suis rentré chez moi. Ce soir-là, moi, Roméo, je n'ai pu m'empêcher de penser à ma Juliette, je ne sais pas si je la reverrai lundi, sa phrase résonne encore dans mon esprit: est-ce que tu sais où tu vas? ... En tout cas, je l'espère.

Semblant d'humanisme

Les soins palliatifs, institution essentielle dans tout système de santé qui se respecte et qui valorise la dignité humaine. Les soins palliatifs sont le seul endroit où la mort sort déçue d'une bataille qu'elle a gagnée, car face à elle se dressent des guerriers armés de courage et de dignité se livrant à elle la tête haute.

Face à la mort, on est seul, on est faible, désarmé. Les soins palliatifs nous permettent de garder, nous, homo sapiens, un semblant d'humanisme, dans une société aliénée et dénuée de sensibilité vis-à-vis de la faiblesse. Une société qui ne prend pas soin des plus faibles de ses membres est indigne. C'est une société vouée à l'échec, comme on dit.

Ce matin-là, assis sur mon lit, le menton appuyé sur les genoux et les jambes enlacées de mes bras, je me mis à penser à toutes les Juliette et à tous les Roméo que j'ai suivis cette semaine à l'hôpital et qui bénéficient de soins leur permettant de partir dignement et en paix. Mais je n'ai pu m'empêcher de penser à tous ceux qui souffrent derrière des portes fermées, les patients ou leur famille. Pour vous tous, je pleure des larmes de sang et je vous demande d'excuser notre manque d'humanisme.

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